Babel, R. F. Kuang

Je suis un peu embêté pour vous parler de Babel, livre que j’ai découvert par hasard dans une librairie grâce à sa magnifique édition de poche.

L’histoire est celle d’un orphelin chinois éduqué dans l’Angleterre victorienne afin de servir les intérêts de l’empire britannique au sein de Babel, une immense tour située au centre d’Oxford. La ville, point de départ des Royaumes du Nord de Philip Pullman et lieu de tournage des films Harry Potter, n’a pas fini d’inspirer les écrivains. En effet, sa célèbre université a vu passer Oscar Wilde, J. R. R. Tolkien, C. S. Lewis… La similarité avec Harry Potter se ressent aussi dans le fait de raconter les années d’études mouvementées d’un groupe de jeunes gens dans une institution anglaise à travers le point de vue de l’un d’entre eux. Le tout forme un récit initiatique saupoudré de magie, de dangers et de questionnement politiques et moraux. La « magie » ici étant exclusivement sous la forme de l’emploi de barres d’argent gravées de mots de langues différentes et d’une énergie provoquée par la perte de sens dans la traduction entre ces mots.

Pour le reste…

Tout d’abord, c’est un page-turner : quand je commençais un chapitre, il me fallait toujours un peu de volonté pour l’arrêter. Le fait que ce livre ne m’a pas du tout aidé à dormir est révélateur autant de ses défauts que de ses qualités : accrocheur, mais avec un style « young adult mainstream » un peu facile qui ne m’a demandé aucun effort de concentration. Par ailleurs, trait récurrent chez les auteurs contemporains, l’écriture est trop « diluée », si bien que j’avais parfois la tentation de sauter des paragraphes pour savoir ce qui allait arriver aux personnages.

Les personnages, parlons-en. Le protagoniste est assez développé, bien que sa personnalité ne soit pas très différente de celle de pléthore de héros de romans (porté sur l’introspection, empathique, avec un sens de la justice supérieur à la moyenne…) En revanche, pour une raison qui ne m’est pas évidente, les personnages secondaires sont souvent à peine esquissés, au point de paraître presque comme des silhouettes. Victoire par exemple, pourtant présente dans tout le récit, avait beaucoup de mal à m’émouvoir. Ramy et Letty ont une personnalité mieux définie, mais il aurait fallu leur laisser plus de place pour que je m’y attache véritablement.

Même chose pour l’univers : une idée de base originale (« l’argentogravure ») insuffisamment exploitée. Les conséquences de cette magie ont au final peu d’impact, aussi bien sur le quotidien des personnages que sur l’ordre du monde, pour finir par devenir une redondante métaphore de la révolution industrielle. J’ai aimé la réflexion faite concernant les mouvements luddites que l’autrice a visiblement étudiés. Cependant, j’ai lutté pour conserver ma suspension d’incrédulité en tant que lecteur sur les derniers chapitres, étant donné la passivité quasi totale d’un pouvoir politique présenté par ailleurs comme tout puissant.

Enfin, une dernière chose. A l’image de l’écriture, le message de fond concentre autant d’aspects positifs que problématiques. Il est rare de lire tout un roman du point de vue d’une personne victime de racisme au quotidien. L’autrice s’est visiblement inspirée au moins en partie de son expérience personnelle et qu’un livre comme celui-ci rencontre un certain écho est je pense une bonne chose. Cela permet au grand public d’accéder à des voix différentes. En revanche, l’essentialisation très poussée des personnages en fonction de la couleur de leur peau a fini par m’agacer. Est-ce parce que l’autrice est nord-américaine ? La morale de l’histoire est que les blancs sont fondamentalement incapables de comprendre le point de vue de victimes de racisme (une seule petite exception sur 760 pages permet d’éviter un manichéisme total et arrive un peu comme un cheveu sur la soupe). Par ailleurs, le terrorisme est présenté comme une option moralement acceptable (dans un contexte de lutte contre le colonialisme, certes), ce qui soulève tout de même quelques questions. L’aspect trop « programmatique » de ce livre, souligné jusque dans son sous-titre (« La nécessité de la violence ») au cas où on n’aurait pas bien compris, manque pour le moins de subtilité.

En résumé une histoire prenante, qui plaira au plus grand nombre et en particulier aux jeunes adultes, malgré certaines faiblesses concernant sa construction et des idées assénées d’une manière qui laisse peu de place au lecteur pour développer une réflexion personnelle. La critique est facile et l’art est difficile : il s’agit d’une jeune autrice qui a la possibilité de gagner en densité dans ses prochaines publications et n’a peut-être pas bénéficié d’un accompagnement suffisant de la part de son éditeur… Les défauts sur lesquels je suis longuement revenu sont d’autant plus visibles qu’il y a un potentiel indiscutable, ce qui rend la chose d’autant plus frustrante.