L’Ascension de Skywalker, J. J. Abrams

Dès le départ, soyons honnête : après la semi-déception et l’échec complet que furent respectivement les épisodes sept et huit, l’auteur de ces lignes n’attendait pas grand chose de ce nouveau film de la saga Star Wars intitulé L’Ascension de Skywalker, si ce n’est la perspective de pouvoir le descendre en flèche dans la présente chronique, tel le fauve alléché par la proie dont il pressent la faiblesse. Même ce plaisir lui est pourtant retiré, car si le dernier opus est alourdi par d’immenses défauts, il remplit à peu près sa part du contrat, qui est de soustraire au spectateur deux heures d’ennui à sa propre existence. A ce titre, il vient illustrer parfaitement les récents propos de Martin Scorsese sur les films Marvel (qui appartiennent comme Star Wars aux studios Disney), affirmant qu’ils s’apparentent plus à un parc d’attraction qu’à du cinéma.

Même si on pouvait raisonnablement ne pas apprécier la précédente trilogie sortie au cinéma, les films de George Lucas ont tous une indéniable qualité : l’incroyable travail effectué sur l’univers de la série, afin de lui apporter sa cohérence, sa richesse et sa crédibilité. Chaque planète possédait ses propres vêtements, son environnement, son architecture… ce qui a permis à plusieurs générations de fans de s’imaginer parcourir ce monde et de continuer l’aventure à travers les livres, les comics et même le jeu de rôle. Exactement comme dans Le Réveil de la Force, J. J. Abrams fait totalement l’impasse sur ce travail de fond et propose comme situation de départ de l’intrigue un postulat grotesque : l’improbable apparition d’une armée surpuissante de Super Destroyers dans un pan de la galaxie caché, dirigée par un méchant mort-vivant déjà tué dans un épisode précédent.

Cette absence de compréhension de l’œuvre originale, à laquelle il est fait pourtant constamment référence, que ce soit par le retour de Lando Calrisssian, la partie d’holojeu Dejarik avec Chewbacca ou l’apparition rapide d’Ewoks à l’écran, se traduit particulièrement dans l’utilisation qui est faite de la force. Alors que maître Yoda, certes plus tout jeune, extirpait difficilement le X-Wing Fighter de la vase dans l’Empire contre-attaque, Rey et Kylo Ren font joujou avec les vaisseaux sans effort apparent. De la même manière, les pouvoirs démesurés de l’affreux méchants qui lance des éclairs à travers l’espace donnent l’impression que le réalisateur s’est trompé de licence s’est cru un instant avec Thor à la fin d’Avengers Infinity. A quand des planètes détruites à coups de Kame Hamé Ha ? La force de Georges Lucas était un concept fortement inspiré des spiritualités de l’Extrême-Orient dont le bouddhisme et le taoïsme, pas un open bar aux super pouvoirs…

S’il s’agissait des seuls reproches que l’ont peut faire au film ! Malheureusement l’ensemble donne un sentiment de gâchis. Car ce dernier n’est pourtant pas totalement dénué de qualités et quelques bonnes idées mal exploitées donnent un aperçu ce qu’il aurait pu être avec un scénario correct. La rencontre avec une troupe de stormtroopers déserteurs en est un exemple, même si cela revient par ailleurs sans véritable justification sur le thème majeur et bien développé auparavant qu’il s’agit à la base d’une armée de clones… L’existence d’un espion parmi les officier du Premier Ordre également, bien que l’information soit révélée à toute le monde par les chefs de la Résistance qui décidément ne font guère preuve de jugeote et que ses motivations soient résumées en une seule phrases quelques minutes avant sa mort. Que le lecteur se rassure, ici nul spoiler puisque sa disparition n’a aucun impact sur l’histoire.

Enfin, la relation entre Kylo Ren et Rey est sans doute le seul aspect véritablement réussi et permet enfin à leurs interprètes de s’investir dans ces personnages. Le premier cesse d’être un simple pantin entre des puissances plus obscures et un complexe d’Œdipe mal géré, pour devenir un personnage aux motivations troubles mais aux motivations (miracle !) finalement assez cohérentes. La seconde reçoit enfin une explication quand à ses origines que jusque-là les réalisateurs avaient été trop feignants à fournir. En comparaison, les trajectoires de Finn et de Poe deviennent plutôt insignifiantes et restreintes aux scènes d’action. Celles-ci, bien que décemment réalisées, s’enchainent à une telle vitesse qu’il est difficile de se sentir vraiment concerné par leur dénouement. La dernière scène sur Tatooine est sans doute l’une des moins ratées car elle prend un tout petit peu son temps, en écho à celles du premier Star Wars, dont le montage était moins susceptible de créer des crises d’épilepsie.

Eternal sunshine of the spotless mind, Michel Gondry

Il ne s’agit pas ici d’une critique de film, tout du moins pas dans le sens dont on l’entend habituellement, mais d’un avis subjectif. Tout au plus une forme de « gonzo critique » si cela peut vouloir dire quelque chose (et si je peux me permettre de faire référence à des écrits que je n’ai pas lus).

J’ai une relation particulière avec ce film. La première fois que je l’ai vu c’était dans une petite salle au cinéma Katorza à Nantes, tout jeune homme à peine sorti de l’adolescence. L’assistance était tellement émue qu’à la fin la personne à coté de moi a oublié son écharpe en partant et que je lui ai rapportée, à moins que ça n’ait été l’inverse, je ne me souviens plus. Je me rappelle en revanche que j’étais assez troublé sans trop savoir quoi en penser. Un ami beaucoup plus enthousiaste, et malheureux en amour tout comme je l’étais, m’a affirmé avoir eu l’impression qu’il n’avait été fait que pour lui. J’ai acheté le CD de la bande originale et j’ai été assez déçu. Depuis je ne l’avais jamais revu, à part les premières minutes un jour où je ne savais pas quoi regarder. Une fois, une jeune fille que j’avais aimée et qui ne portait pas encore à l’époque les cheveux teints de différentes couleurs comme le personnage incarné par Kate Winslet, me dit qu’il était plus difficile pour les personnes intelligentes d’être heureuses et que c’était le sens de ce titre.

Il est extrêmement difficile de parler de ce film car il est construit comme un rêve, les éléments y sont imbriqués et les thématiques se répètent, comme le morceau principal dont la douceur feutrée rappelle le son des vinyles en fin de lecture, ou le mélancolique Everybody’s Gotta Learn Sometimes de Beck. Il s’agit sans aucun doute du plus grand film de Michel Gondry qui n’est pourtant pas avare en la matière, puisqu’il parvient à rendre l’onirisme par la chronologie chamboulée des événements et la disparition des éléments du décor au fur et à mesure que les souvenirs du personnage principal s’effacent, sans tomber dans les travers artificiels qu’on pourrait lui reprocher dans La science des rêves ou dans L’Écume des jours. L’avoir revu tout en connaissant l’histoire m’a permis d’apprécier différemment le début, de la porte qui claque au réveil du protagoniste donnant un semblant d’inquiétante étrangeté, à l’intervention d’Elijah Wood dont l’attitude est alors incompréhensible. Il est vrai que cette relecture sera offerte de manière plus courte au spectateur, renforçant alors l’impression de répétition qui traverse le récit. Répétitions des dialogues, des images, des musiques, des lieux… et même des histoires d’amours.

Un aspect que je n’avais compris qu’en partie et que j’ai redécouvert une dizaine d’année plus tard, c’est que cette histoire d’amour est aussi celle de freaks, d’handicapés de la vie dont la sensibilité les empêche d’être complètement heureux mais leur permet en même temps de vivre pleinement. C’est le cas évidemment de Joel, le personnage timide, introverti et mal à l’aise joué par Jim Carrey, qui est totalement juste, touchant et à contre-emploi de ce qu’il avait montré jusque-là dans sa carrière. Mais c’est aussi le cas de Clementine interprétée par Kate Winslet et qui le dit elle-même à plusieurs reprises : « I’m just a fuck-up girl looking for my own peace of mind. » Tout les couples sont par ailleurs dysfonctionnels, des amis de Joel qui passent leur temps à s’engueuler, aux salariés de la société sensée pourtant effacer les souvenirs douloureux, au point que l’on pourrait se demander si comme le disait Aragon « il n’y a pas d’amour heureux ». Et puis on remonte le temps à travers les souvenirs de Joel et après (ou avant chronologiquement) les derniers moments douloureux, comme quelqu’un qui retrouverait une photo ou une lettre peu après une rupture, on redécouvre la magie, la poésie et la complicité qui nous fait penser que finalement, ça en vaut, littéralement, la peine.

60 jours et après, Kim Stanley Robinson

Pour beaucoup de ceux qui n’en lisent pas, la science-fiction a pour objectif de prédire ce que sera l’avenir et en particulier la science du futur, alors que sa raison d’être n’est en réalité pas très éloignée de celle de la littérature en générale : s’évader, comprendre le monde, explorer les mystères de l’être humain, effleurer la beauté… 60 jours et après, qui termine le récit commencé dans Les 40 signes de la pluie et poursuivi avec 50° au-dessous de zéro, fait donc partie de cette minorité de véritables romans d’anticipation parmi les créations du genre, puisqu’il prétend autant que possible se rapprocher de la réalité.

Dans un futur proche, les Etats-Unis d’Amérique ont élu un président écologiste, ce qui paraît aujourd’hui hautement uchronique étant donné les derniers événements. Celui-ci décide de mettre en place une politique extrêmement ambitieuse pour faire face aux changements climatiques. Frank Vanderwal fait partie de l’équipe de scientifiques chargés de le conseiller et de proposer des solutions sur ces enjeux majeurs, tout comme plusieurs autres personnages du roman. En outre, l’amante de Frank est embringuée dans une affaire d’espionnage concernant le trucage raté des élections qui viennent de se dérouler.

Du point de vue de la crédibilité scientifique il s’agit d’une réussite, puisque l’auteur parvient parfaitement à décrire les difficultés auxquelles nous allons faire face (le processus étant partiellement irréversible), sans les minimiser ni verser dans le catastrophisme à grand spectacle comme dans le film Le Jour d’après. Parmi celles-ci, des hivers terribles entrainant des coupures de courant à Washington et au contraire une sécheresse dévastatrice dans la Sierra Nevada. Kim Stanley Robinson fait preuve d’une très grande connaissance du sujet et n’hésite pas à entrer dans les détails, au risque parfois de perdre son lecteur.

On aborde ici l’une des faiblesses principales du roman, c’est-à-dire qu’il partage le défaut avec de nombreux écrits contemporains (est-ce à cause de l’apparition du traitement de texte ?) d’être extrêmement bavard. Malgré une écriture fluide qui nous fait arriver sans se forcer à bout des presque 700 pages, on dénote certaines longueurs qu’il eut été facile de couper. Je pense notamment aux longs passages sur les états d’âme d’un père de famille concernant le changement de caractère de son fils suite à une séance d’exorcisme bouddhiste, qui m’ont laissé perplexe. Cette critique est d’autant plus justifiée qu’il s’agit du dernier tome d’une trilogie.

Autre reproche, celui-ci sur le mode mineur, personne dans l’histoire ne semble remettre en cause un seul instant l’idée que la science soit LA solution pour résoudre les problèmes qu’elle a elle-même créé. Si Frank a conscience qu’une expérience peut dégénérer et avoir l’effet contraire à celui recherché, s’il est fait mention à l’occasion des changements de mode de vie nécessaires, en revanche la réponse majeure envisagée est de modifier encore plus l’environnement. L’auteur incorpore il est vrai une intrigue parallèle concernant des réfugiés climatiques bouddhistes ainsi que de nombreuses références à Thoreau et Emerson, créant ainsi une sorte de symbiose philosophique.

En définitive, 60 jours et après n’est pas un incontournable mais mérite tout de même le détour si l’on s’intéresse aux problématiques abordées. Il possède de nombreuses qualités, malheureusement diluées dans un très grand nombre de pages et une intrigue ayant tendance à se disperser. En tout état de cause, on ne peut que saluer le travail de recherche ainsi que le souci pédagogique de l’auteur, concernant un sujet crucial dont l’importance est souvent sous-estimée. En dernier recours, il constituera un agréable passe-temps pour peu que l’on ne soit pas allergique aux thématiques scientifiques.

Life Is Strange, Dontnod

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Créé par le studio Dontnod, Life Is Strange est un jeu vidéo d’aventure sorti en 2015 et qui a reçu un très bon accueil, que ce soit de la part des critiques ou des joueurs, puisqu’il a remporté plusieurs récompenses et que ses différents épisodes ont réalisé plus d’un million de ventes. Ce succès et son positionnement un peu « arty » qui le placerait au Sundance Festival s’il s’agissait d’un film américain, en font d’ailleurs un argument de poids pour les défenseurs du jeu vidéo comme une création à part entière, parmi des productions trop souvent violentes et sans grande originalité. L’effervescence autour de ce titre a piqué ma curiosité et c’est ainsi que je me suis retrouvé plongé dans cette histoire.

Max Caufield est une jeune fille rêveuse et introvertie qui est revenue dans sa ville natale pour étudier la photographie. Au cours d’un incident, elle découvre par hasard qu’elle a le pouvoir de remonter le temps sur de courtes périodes et de changer le cours des choses. Cela lui permet de sauver la vie de Chloe, son amie d’enfance qu’elle n’avait pas revue depuis des années, mais est accompagné chez elle de visions d’une tornade détruisant la ville. Cette capacité va la mettre devant autant de dilemmes que le joueur devra résoudre sans qu’il y ait forcément une bonne solution, ce qui constitue l’une des principales mécaniques du jeu.

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Nous commençons dans une salle de classe, pendant un cours sur les origines de la photographie. Au niveau visuel tout d’abord, on remarque que ce titre possède une véritable touche personnelle. En effet, les développeurs ont fait le choix stratégique de ne pas dépenser toute leur énergie sur la création d’un moteur graphique ou de textures époustouflantes, mais de se concentrer sur un élément souvent négligé et pourtant essentiel, c’est-à-dire la direction artistique. Résultat, on a beau parfois voir les limites techniques, le rendu n’en est pas moins poétique. Par ailleurs, les voix en anglais sous-titrées en français sont convaincantes et la musique est aux petits oignons.

En ce qui concerne le gameplay, celui-ci est minimal. Nous sommes à la première ou à la troisième personne, mais jamais très loin de notre avatar. Quand notre regard passe sur un objet avec lequel il est possible d’interagir, un clic et les actions proposées apparaissent, il nous suffit alors de glisser la souris sur notre choix. A part cela nous pouvons nous déplacer, courir et une touche permet de remonter le temps, mais seulement à certains moments. Un peu déroutant au début, cela fonctionne très bien par la suite. Cela dit ce n’est pas un jeu d’action et quand il essaye de l’être, le résultat n’est pas très probant. Ici c’est l’immersion qui fait toute la richesse de l’expérience.

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Les gros points forts sont la narration et les personnages. Par bien des aspects Life Is Strange s’inspire des séries télévisuelles et pas uniquement à cause de la sortie en épisodes. Les références sont nombreuses et de qualité. Comment ne pas apprécier un jeu vidéo qui cite de façon directe ou non, Twin Peaks (plusieurs fois), Le Pays d’Octobre de Ray Bradbury et Blade Runner ? Arcadia Bay est LA petite ville chère à la culture populaire américaine, mais fantasmée par des développeurs français, avec ses lieux obligés que sont le campus et le café, où se déroule une partie de l’intrigue. L’univers est vivant et si les zones ne sont pas très grandes, il est possible de parler avec la plupart des gens que l’on rencontre.

De plus, ces derniers ont une véritable personnalité qui peut nous les rendre au choix, agaçants ou terriblement attachants, ce qui complique certaines décisions. Vais-je défendre cette camarade de classe harcelée par le responsable de la sécurité de l’université ou prendre la scène en photo ? Chaque action aura des conséquences par la suite et pourra vous être reprochée. On en apprend plus sur les autres étudiants en leur parlant, mais aussi en explorant leur chambre d’internat ou par le biais de réalités alternatives qui font réfléchir sur les embranchements pris dans une vie à un moment ou à un autre. A ce sujet certains retournements de situation sont brillants et ne laissent pas indemne…

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C’est que Life Is Strange n’est pas un simple divertissement, mais une œuvre qui implique le joueur émotionnellement et lui demande régulièrement de prendre parti. Il y a un contraste entre une grande douceur d’un point de vue esthétique et des thématiques abordées parfois dures, comme le harcèlement, la drogue, le suicide… L’intrigue rôde autour du thriller et du fantastique à la manière de Top of the Lake ou de Take Shelter, mais c’est dans les scènes proches du quotidien qu’elle touche le plus juste. Tout n’est pas parfait dans le tableau, certains passages sont maladroits, que ce soit en ce qui concerne le gameplay ou l’histoire, mais la prise de risque mérite d’être soulignée.

A mon sens, le jeu vidéo est un médium récent, qui n’a pas encore atteint sa maturité. La dernière création de Dontnod est l’une des étapes de son évolution. Le format en épisodes, de plus en plus courant comme dans les productions de Telltale, vise un public qui a moins de temps libre qu’auparavant mais est plus exigeant sur le contenu. Les nombreux éléments empruntés à la littérature et au cinéma notamment indiquent des prétentions artistiques plus élevées que souvent dans le passé. Tout comme Max Caufield son héroïne, ce jeu présente de nombreux défauts et qualités, mais au final il possède une véritable personnalité et c’est ce qui le rend attachant.

Les Équinoxes, Cyril Pedrosa

Les Equinoxes

Cyril Pedrosa nous avait déjà éblouis avec Portugal, un album autobiographique dans la veine du Combat ordinaire de Manu Larcenet, mais avec un style bien à lui qui lui avait permis de remporter le Fauve d’or à Angoulême en 2012. Auparavant Trois Ombres racontait en noir et blanc avec pudeur, beaucoup de talent et sur le registre du conte fantastique, le refus de la mort d’un enfant par son père. C’est peu dire que beaucoup attendaient Les Equinoxes au tournant.

Tout d’abord parlons de l’objet, car ce qui frappe en premier c’est la taille, l’épaisseur et la qualité de ce « beau livre », qui s’apparente plus aux éditions dans le domaine des arts, plutôt qu’aux traditionnels formats en 48 pages. On comprend que l’auteur a pu, grâce à sa renommée, s’affranchir des contingences financières habituelles en bande-dessinée pour faire ce dont il avait envie et que sa démarche est clairement celle d’un artiste à part entière. Cette impression est confirmée dès les premières pages, avec un court récit en dessins, sans cases et sans paroles, qui précède chacune des quatre parties de la narration découpée en saisons. Que les fans se rassurent, la majorité de l’histoire est racontée de façon plus classique et on a bien affaire à une bande dessinée, mais on retrouve également les monologues de certains personnages imbriqués à intervalles réguliers. Ces derniers sont d’ailleurs étonnamment bien écrits pour quelqu’un dont le premier moyen d’expression n’est pas les mots.

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Cette variation dans la forme est le reflet de la multiplicité des points de vue, car la particularité première de cet album est de ne pas s’attacher à un personnage mais à plusieurs, dont les trajectoires parfois se croisent. Bien que ce procédé ne soit pas inédit dans la bande-dessinée on pense plutôt au cinéma. Il est tentant d’imaginer quel acteur pourrait interpréter tel rôle, tellement ceux-ci semblent « incarnés » : ce père divorcé amer et pétri par le doute, cet ancien militant de gauche qui a perdu son fils et qui sait qu’il n’en a plus pour longtemps, cette photographe qui enchaine les jobs d’intérim et sert de lien à la narration… Une attention particulière est apportée aux gestes du quotidien, ce qui donne beaucoup de naturel aux dialogues, même si on peut se demander si l’omniprésence de la cigarette n’est pas un « truc » pour donner une posture aux personnages. Enfin, il est impossible de ne pas évoquer le dessin, digne d’un grand peintre, dont les partis pris vont bien au-delà de l’illustration avec des pages entières dans les mêmes gammes de couleurs, qui sont superbement employées.

Comme on a pu le comprendre, Les Equinoxes de Cyril Pedrosa est donc une totale réussite à tous les points de vue, une véritable œuvre d’art polyphonique qui marquera peut être l’histoire de la bande-dessinée. C’est en tout cas un très bel album qu’il serait dommage de bouder, que l’on soit adepte ou non du genre. L’auteur a atteint une vraie maturité artistique et c’est avec impatience qu’il va falloir attendre, probablement plusieurs années, pour découvrir sa prochaine création.