Welcome to the Jungle

Je m’appelle Ibrahim, j’ai 24 ans et je viens du Soudan. Cela fait trois mois que je vis dans la Jungle de Calais. Quand je suis arrivé à pied, je ne connaissais personne. Bien sur j’avais rencontré beaucoup de migrants sur la route en Europe, mais ils avaient décidé de prendre une autre direction, car le passage en Angleterre était devenu de plus en plus difficile d’après ce qui se disait. Seul, j’avais refusé d’abandonner mon rêve. J’avais déjà traversé de nombreux pays ces deux dernières années et je ne comptais pas renoncer si près du but. Je resterai ici le temps qu’il faudrait, mais je réussirai à passer. Le premier jour, je me rappelle, il faisait un temps nuageux avec beaucoup de vent, mais il ne pleuvait pas. Je grelottais un peu dans mon t-shirt mais j’étais habitué. En revanche, j’ai vite compris en découvrant la boue et les nombreux déchets qui parsemaient le sol, qu’il faudrait que je remplace mes chaussures qui tombaient en morceaux. Un inconnu m’a alors proposé de me louer une paire à un euro la journée. Ce n’est qu’une semaine plus tard que j’ai compris qu’on pouvait en demander à des associations. A ce moment-là on m’a donné un ticket avec la date où je devais venir les chercher et le nom de la personne avec laquelle j’avais rendez-vous. Comme je ne connaissais pas bien les caractères européens, j’ai du demander à ce qu’on me le lise et j’ai mémorisé ce qui était écrit dessus. J’ai réussi à obtenir un pull aussi, avec des vêtements de rechange, car les miens étaient abîmés et salis par la route. A peine sur place, j’ai du me trouver un endroit où passer la nuit. Dès que l’on arrive quelque part, savoir où dormir est la première chose à faire. Ensuite viennent les problèmes de la nourriture et de l’hygiène. Comme je posais la question aux gens que je croisais, on m’a indiqué que je devais tenter ma chance dans les anciens logements abandonnés, soit que leurs habitants aient réussi à rejoindre l’Angleterre, soit qu’ils aient renoncé et aient quitté le camp. Je n’ai pas osé m’approcher des tentes, de peur d’être délogé par quelqu’un en colère parce que je lui aurais pris sa place, les containers blancs que je voyais étaient dans une zone protégée par des grillages et interdite sans autorisation, donc je me suis rabattu sur une cabane en ruine qui représentait un maigre abri. Le sol était humide, il y avait des restes de nourriture dans un coin, mais heureusement il n’a pas plu et personne n’est venu me déranger. J’ai assez mal dormi cependant.

Avant ça, on pourrait penser que je ne possédais rien, mais j’avais dans un sac à dos mon téléphone emporté du Soudan et qui était mon seul lien avec ma famille restée là-bas, de la nourriture pour quelque jours sous forme d’un paquet de riz, un crayon, un cahier en assez mauvais état mais que je conservais pour prendre des notes, des sous-vêtements de rechange pour deux ou trois jours même si c’était difficile de pouvoir les laver, des babioles et une couverture dans laquelle je m’enroulais la nuit. J’avais un peu d’argent, bien sur, caché quelque part afin que les policiers ou d’autres migrants ne le trouvent pas. Impossible de survivre sans ça et encore moins de voyager. Toute ma famille avait donné pour me permettre de partir. Je ne pouvais pas le gaspiller. J’étais leur envoyé, celui qui devait trouver un travail en Europe. Celui qui devait rester en vie, aussi. Quand ils me demandaient des nouvelles, je leurs disais que tout allait bien et que je serai bientôt en Angleterre. Je leur disais qu’on me traitait bien ici, que les Français étaient gentils. Je ne leur racontais pas le froid, la boue, la faim, les insultes et les menaces qu’on recevait parfois de gens avec des cagoules qui venaient traîner autour du camp. Pour économiser j’ai travaillé deux mois en Lybie avant de traverser la Méditerranée. C’est un pays qui n’est pas sur pourtant et où l’on n’aime pas les noirs. Tout ça c’est la faute de Kadhafi. Il y a eu une guerre à un moment donné et il engageait des mercenaires qui avaient la même couleur que moi. Du coup il y a des personnes qui pensent que l’on est tous pareils. Il y avait la France dans cette guerre. Maintenant les combats continuent, c’est pourquoi j’ai fini par accepter de monter dans un zodiac avec beaucoup d’autres africains, même si cela m’a couté une grosse partie de l’argent. On nous a dit qu’on arriverait en Italie en moins de deux heures. Ca nous a pris six jours et encore on a eu de la chance. On est arrivés.

La première fois à Calais, c’est la faim qui m’a réveillé. Je parie que vous ne savez pas ce que c’est. Je ressentais mon ventre qui se contractait et je manquais de force. J’avais l’impression que si je restais allongé toute la journée je ne pourrais plus me lever. Je n’avais pas de feu pour cuisiner et les restes qui traînaient par terre étaient contaminés par les rats. J’ai décidé de réviser mes priorités et de me donner une chance de trouver quelque chose dans le camp. L’aube glaciale baignait les tentes dont des fantômes émergeaient ça et là. Du linge était étendu sur les cordes qui dégorgeaient de rosée. Tout était silencieux. Ceux qui avaient tenté de passer sans succès la nuit dernière en profitaient pour se reposer. Je découvrais une jungle tout à fait différente de celle que j’avais aperçue la veille. Malgré mon état de faiblesse et la fatigue qui amplifiaient ma vulnérabilité au froid, je m’autorisais à sourire. Je n’étais pas encore à Londres, mais j’avais franchi une nouvelle étape de mon parcours. Je me mis à errer entre les abris provisoires. J’avançais sans savoir où aller et je regardais avec envie les personnes déjà installées qui formaient des communautés de différents pays. J’ai du cependant m’arrêter un instant et m’assoir car je n’étais pas encore habitué à l’odeur qui me donnait la nausée. Au loin, j’ai vu une fumée noire s’élever et je me suis avancé dans cette direction. J’ai traversé l’une des rues principales qui grouille d’habitude d’animation mais où tout était encore fermé, puis j’ai longé les clôtures de la partie officielle du camp où je n’avais pas le droit d’aller. A cet endroit c’étaient des constructions faites de bouts de bois, de tissus, de bâches en plastique, de plaques de tôles, de fil de fer et de ficelles. Elles formaient de véritables ruelles où l’espace était compté mais qui me rappelaient un peu les ghettos les plus pauvres en Afrique, d’autant plus que le sable de la dune qui se dressait à coté évoquait le désert. En m’approchant j’ai aperçu un groupe d’hommes à la peau aussi sombre que la mienne et qui parlaient ma langue. Comme je l’avais deviné ils avaient dressé un feu de camp sur lequel ils faisaient cuire des beignets dont l’odeur affolait mon estomac. Alors que je restais à l’écart et que je devais les regarder fixement, le plus âgé d’entre eux m’invita à les joindre. C’était de la pâte toute simple qu’ils étalaient dans du sucre sur une poêle noire de graisse et que je dévorais avec reconnaissance. Jamais je n’avais mangé quelque chose d’aussi bon. Tandis que j’en engloutissais un deuxième, un jeune homme blanc arriva, muni d’un sac poubelle avec lequel il ramassait les déchets qui traînaient un peu partout. La même personne lui proposa là aussi un beignet et alors qu’il hésitait, peut être à cause de l’hygiène, lui ôta ses gants pour le forcer à accepter. Il finit par consentir, sans doute par peur de paraitre impoli, mais resta debout pour manger et après les avoir remercié reprit rapidement sa tâche. Lorsque je demandais à mon compatriote pourquoi il avait fait ça, pourquoi inviter ce Français qui vivait certainement mieux que nous et qui ne faisait que son travail, il me répondit avec un grand sourire que celui-ci n’était pas payé. Il faisait partie d’Utopia 56, une association qui venait par petits groupes tout les matins pour nettoyer la Jungle. J’étais sincèrement étonné. Des bénévoles j’en avais déjà vu, notamment en Italie. Ils distribuaient de la nourriture et de l’eau à ceux qui venaient d’arriver, mais qui viendrait volontairement à Calais pour ramasser des déchets ?

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Je m’appelle Nolwenn, j’ai 24 ans et je viens de Bretagne. Aujourd’hui c’était ma première journée à Calais. Je suis partie parce que je n’en pouvais plus de regarder ce qui se passait sur les réseaux sociaux et de ne rien faire. Cela me mettait en colère, une de celles qui vous ronge de l’intérieur et vous empêche de dormir. J’en parlais à ma famille et à mes amis, ils me répondaient par un silence compatissant mais je voyais bien qu’ils ne se sentaient pas vraiment concernés. C’est dur de garder foi dans l’humanité dans ces cas-là. Alors pour ne pas finir complètement aigrie, j’ai décidé de m‘inscrire dans une association. Finalement je suis encore plus en colère. Les premiers signes que j’arrivais à destination furent les immenses clôtures qui déformaient le paysage, aperçues alors que j’étais dans le train. Cela m’a fait penser aux images de la Palestine que l’on voit à la télévision, en tout cas je n’avais pas d’autre élément de comparaison. A la gare il y avait beaucoup de policiers, j’ai cru naïvement que c’était à cause des attentats, avant de voir un jeune noir se faire arrêter. On en était vraiment là ?

J’ai appelé le contact que l’on m’avait donné sur internet et une heure après une camionnette est venue me chercher. Elle était conduite par un jeune homme dégingandé avec les cheveux qui partaient dans toutes les directions et qui m’a bombardé d’informations tout en s’interrompant régulièrement pour répondre à ceux qui étaient sur le terrain. Des consignes de sécurité surtout. Ne jamais être seul dans la jungle quand on n’a pas d’expérience. Toujours avoir son portable et le numéro de son chef d’équipe en cas de besoin, une évacuation par exemple. Pour les filles, pas de décolleté et avoir de préférence les bras couverts. Pas de photographie sans demander au préalable l’autorisation. De manière générale ne pas se conduire comme un touriste ou le visiteur d’un zoo si on ne veut pas créer de tensions. Toujours montrer que si n est là, c’est pour une raison. Est-ce que j’avais ma carte d’identité ? Parfois les flics font des contrôles à l’entrée. Pendant qu’il parlait nous nous éloignions du centre-ville, puis nous avons pris à gauche vers une zone industrielle et j’ai remarqué des groupes de personnes qui marchaient le long de la route. On s’est arrêté devant une usine de produits chimiques, puis on a continué à pied comme les autres. « Si on se gare plu près, parfois il y a de la casse. » Après quelques minutes nous sommes passés sous un pont qui semblait marquer l’entrée de la zone où l’on avait parqué ceux qui voulaient rejoindre l’Angleterre. Là j’ai reconnu un graffiti « London Calling » et un dessin de Banksy que j’avais vus dans les médias. Des CRS étaient bien dans leur camionnette mais ils nous regardèrent sans faire mine de bouger.

Je sentais les battements de mon cœur de plus en plus fort. Cette fois, j’y étais. Il y avait quelques toilettes de chantier sur le coté mais l’odeur me dissuada d’y aller. On s’arrêta un instant devant une sorte d’abri contre la pluie le temps que mon chauffeur puisse passer un coup de fil. Je portais mon attention sur une maquette de bateau suspendue devant un bâtiment apparemment abandonné. De petits tubes de plastique étaient assemblés dessus avec du scotch et lui donnaient l’allure d’un navire de guerre. Je baissais les yeux et j’en apercevais plusieurs dizaines qui jonchaient le sol. Quand je demandai ce que c’était au bénévole qui m’avait amené, il me répondit en donnant un coup de pied dedans et en désignant les flics « Ca ce sont les cartouches de grenades lacrymogènes que ces bâtards balancent tout les soirs pour les faire partir. » Puis nous sommes entrés pour de bon dans la rue principale. Ce qui m’a le plus marqué c’est qu’il s’agissait d’une véritable ville. Jamais je ne me serais attendue à ce qu’il y ait des épiceries faites de bric et de broc où l’on pouvait acheter aussi bien des sodas que des cigarettes. On croisait des syriens, des afghans, des africains… Certains nous disaient bonjour en anglais ou nous faisaient signe de la main. Des volontaires aussi, souvent des filles au visage juvénile (comme moi ?) avec un pantalon ample et un sweat à capuche. Sur une planche en bois qui faisait office de mur, je m’arrêtais pour lire une inscription :
IT’S ME MAJNOUN
I AM THINKING ABOUT THE WORLD
JUNGLE OF CALAIS HOW CAN WE LEAVE ?
I HOPE THAT EVERYONE CAN BE
TREATED EQUALY

Ensuite nous avons rejoint un groupe devant un restaurant qui s’appelait le New Kaboul. Il y avait là une infirmière dans la cinquantaine, un jeune couple d’environ trente ans et deux jeunes filles de mon âge ou un peu moins. On m’a donné des gants et une pince puis nous nous sommes déplacés vers une zone où il y avait des déchets. Au début l’odeur était difficilement supportable et j’ai compris très vite pourquoi on nous avait demandé de vérifier nos vaccins dont le tétanos avant de venir. On m’a expliqué qu’il n’y avait pas de ramassage des ordures à part des points de collecte dans les grandes avenues où les véhicules pouvaient passer et que les réfugiés n’avaient pas de poubelles ni de gants, en plus de l’absence d’organisation officielle. On voyait d’ailleurs des sacs plastiques accrochés ça et là comme efforts dérisoires de garder les lieux propres et ceux qui nous croisaient nous demandaient parfois des sacs poubelles, jusqu’à ce qu’on nous dise d’arrêter d’en donner car on allait en manquer. On trouvait un peu de tout mais souvent les mêmes choses. Les conserves éventrées étaient faciles à ramasser même s’il fallait faire attention à ne pas se couper. Il y avait aussi des résidus de kits d’hygiène comme des dentifrices évidés, des canettes de bières à certains endroits seulement, du papier toilette et parfois des cahiers de classe avec des traductions écrites à la main de l’arabe au français ou à l’anglais. On ne devait pas toucher les sachets bleus qui étaient de la mort aux rats et lorsqu’on trouvait un cadavre d’animal on y allait à la pelle. Je me rappelais la discussion que j’avais eue avec un archéologue qui me disait que fouiller les déchets était un excellent moyen de savoir comment les gens vivaient et je ne pouvais pas m’empêcher de me demander ce que penseraient ceux du futur s’il leur arrivait de creuser ici. Le point positif c’est que l’on voyait beaucoup de la Jungle.

Dès que l’on avait nettoyé un coin on passait à un autre et je n’ai pas tardé à me retrouver perdue. Après avoir slalomé un moment entre les tentes, nous sommes parvenus à une allée plus dégagée où vivaient des familles dans des caravanes fournies par une association. J’ai eu le réflexe d’empêcher une petite fille de jouer avec des détritus dans une grande flaque d’eau mais je me suis rendue compte de l’aspect dérisoire de mon geste. Elle passait probablement l’essentiel de ses journées ici et ne parlait pas français, comment lui faire comprendre ? Je jetais un œil à travers les vitres d’une sorte de préfabriqué et je découvrais une salle de classe en grand désordre et parsemée de dessins d’enfants. Puis j’ai entendu les pleurs d’un bébé et je me suis retournée. L’infirmière qui lui faisait des risettes et s’entretenait avec les parents m’indiqua après qu’il était né ici et n’avait que deux semaines. Un peu plus tard nous étions assis sur les bancs et les fauteuils défoncés de ce qu’il fallait bien appeler une terrasse. Nous buvions notre thé sous une pluie fine tandis que je parcourais d’un regard las le drapeau fièrement dressé d’un pays que je ne reconnaissais pas, ainsi que la mare boueuse que j’avais devant moi. J’étais arrivé l’après-midi et je n’avais travaillé que quelques heures, mais je me sentais épuisée. Le serveur s’en aperçu et me charria avec un grand sourire : « You’re tired? It’s normal! Welcome to the Jungle. »

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Je m’appelle Ibrahim, j’ai 24 ans et je viens du Soudan. C’est à l’Ecole Laïque du Chemin des Dunes que j’ai appris à me présenter comme ça. Au début je n’y allais pas parce que je n’avais pas l’intention de rester dans la Jungle. Puis, plus le temps a passé, plus je me suis rendu compte que ça ne serait pas aussi facile. J’ai d’abord commencé par l’anglais pour mieux me débrouiller quand je serai arrivé et c’est comme ça que j’ai rencontré les premiers bénévoles. Mary, je l’aime bien, elle me considère comme un être humain, pas seulement comme un « migrant ». Elle vient de Londres et parfois je lui demande comment c’est là-bas, mais elle me dit que le trajet est trop dangereux et que je devrais faire ma demande d’asile en France. Alors je reste silencieux et je réfléchis, même si je ne fais pas partie des nombreux « bambinos » qui veulent rejoindre un membre de leur famille ; parce que j’ai des copains qui ont réussi et qui me disent de les rejoindre, parce qu’au moins je pourrais me faire comprendre en anglais, parce que c’est ma destination depuis le départ… et que ce que j’ai vu de la France ne m’a pas donné envie d’y rester. Je la trouve jolie Mary quand elle me regarde avec son air sérieux comme ça, mais je n’ose pas lui dire. On a travaillé le vocabulaire, mais au début c’était compliqué parce que je ne parlais pas assez bien et que son accent est difficile. Au bout d’une heure je lui disais que c’était suffisant et que j’allais réviser ce que j’avais noté sur mon carnet pour la prochaine fois. Après, on discute un peu ou bien je rencontre d’autres soudanais qui sont là pour la leçon de français ou pour poser des questions aux bénévoles. Parfois, je viens même quand je suis trop fatigué pour apprendre, juste pour m’asseoir au chaud près du poêle et me reposer. Ca me fait presque sortir de la Jungle parce que c’est le seul bâtiment de la zone sud avec l’église érythréenne à ne pas avoir été démantelé.

Le soir, je dors maintenant au même endroit que d’autres soudanais, mais le plus souvent je n’arrive pas à fermer les yeux de la nuit. Je revois des images de mon village, lorsque j’ai du fuir pour ne pas être recruté de force par les milices qui ravagent mon pays. Des hommes en armes qui fouillent toutes les maisons, ma mère qui me crie de partir, ma sœur qui a été violée… Qu’est ce que j’aurais pu faire ? Je pleure de rage et d’impuissance comme le jour où j’ai appris la mort de mon oncle et de ma tante tandis que j’étais dans un camp de réfugiés près de la frontière avec l’Ouganda. Ils avaient refusé de s’en aller. Puis je me remémore le voyage à l’arrière d’une camionnette, sous une bâche pendant douze heures. La soif, la chaleur, l’odeur des corps et de l’urine de ceux qui n’ont pas pu se retenir. Au bout de plusieurs jours, l’arrivée de nuit en Lybie et les coups des passeurs. Travailler, ne jamais faire de pause juste pour avoir le droit de manger et de dormir par terre. Et puis la Jungle. Quand est-ce que cela s’arrêtera ? Pour la quinzième fois je me demande si je ne ferais pas mieux d’en finir. Alors je pense à Mary. C’est la seule chose positive à laquelle je peux me raccrocher. Son sourire, sa chaleur, sa manière de ramener ses cheveux derrière l’oreille. J’imagine que je l’embrasse, que je la déshabille et que je lui fais l’amour. Cela fait deux ans que je n’ai pas connu de femme. J’essaie de ne pas faire de bruit car j’entends les autres qui sommeillent à coté. Après, je suis calmé un peu et parfois j’arrive à m’endormir.

Dans mon rêve je suis en mer. Il fait nuit là-aussi. D’immenses vagues bousculent la coque de noix sur laquelle nous nous trouvons. Malgré le vacarme j’entends les vagissements d’un bébé. Je sens l’eau qui me monte jusqu’à la taille. Puis nous sommes engloutis. La barque sombre totalement et je vois les autres passagers couler autour de moi. Ici un adolescent qui tente en vain de crier, là une vieille dame qui a déjà abandonné le combat. J’ouvre les yeux avec horreur devant les corps de ma sœur que je crois pourtant vivante au Soudan, de mon père mort depuis longtemps, de mon oncle et de ma tante… Leurs lèvres bougent, ils essaient de me dire quelque chose mais je n’arrive pas à les entendre. Soudain quelqu’un me saisit le bras et je tente en vain de me débattre. Finalement ce sont mes propres cris qui me réveillent. Une ombre est penchée sur moi et la voix de l’aîné de notre groupe me parvient.
-Ibrahim, tu fais un cauchemar, ce sont les esprits qui te tourmentent.
Je reprends ma respiration tandis qu’il s’éloigne. Tout mon corps est trempé de transpiration et j’ai sans doute de la fièvre. J’essaie de rassembler mes souvenirs. Cela ne s’est pas passé comme ça. Notre bateau a été secouru par celui d’une association qui nous a donné des bouteilles d’eau et des gilets de sauvetage avant de prévenir les garde-côtes habilités à nous embarquer. Je tremble rien que d’y penser. Il y a eu des milliers de morts mais je suis un survivant.

Le lendemain, je me lève aux premières heures du jour pour aller me laver aux robinets installés à l’extérieur près de l’entrée de l’enceinte grillagée. Nous sommes quelques uns à frissonner tout en essayant de ne pas asperger nos chaussures et sous-vêtements, tandis que d’autres se brossent les dents. Je jette un regard aux abris à coté, mais j’ai appris qu’ils étaient réservés à ceux qui font leur demande d’asile en France. Si j’essayais je serais probablement renvoyé en Italie où j’ai du accepter l’enregistrement de mes empreintes pour avoir le droit de boire. Une fois là-bas, rien ne dit que je ne serais pas reconduit au Soudan. Je n’ai pas souffert autant pour cela. D’ailleurs il n’y a que quelques centaines de places et nous sommes des milliers. Après m’être frotté consciencieusement partout où je le pouvais sans porter atteinte à ma dignité, j’ai l’idée de gravir la dune qui surplombe le camp. Il y a une tour en bois construite par de jeunes européens et sur laquelle sont accrochées des décorations. Je n’ai pas trop compris le sens de tout ça, mais cela fait partie des rares moments agréables lorsqu’ils viennent jouer de la musique. Certains parlent déjà de récupérer les matériaux pour la combustion avec l’hiver qui approche. Si tout n’est pas démantelé d’ici là. Je me retourne vers la vue qui embrasse l’étendue de la Jungle et après quelques secondes de silence je pousse un profond soupir. C’est beau. Le soleil d’automne éclaire de biais le sommet des tentes et des bâtiments. Je reconnais l’étendard du « legal shelter » où des bénévoles fournissent des conseils juridiques, plus loin à droite c’est le centre Jules Ferry où sont une partie des femmes et des enfants et à mes pieds la Belgium Kitchen qui fournit 1200 repas par jour. Sans parler des écoles, des mosquées, des restaurants, des magasins… Toutes ces personnes de différentes nationalités qui se battent pour survivre et qui sans même s’en rendre compte ont fini par créer une ville.

Plus tard je me décide à rejoindre l’école pour le cours de français qui commence vers 10h. Je me cache le visage à la vue d’une caméra qui film la rue sans demander l’autorisation. On voit de plus en plus de journalistes depuis quelques temps mais généralement ils ne restent pas. Je me demande même s’ils sont au courant que ces images peuvent être utilisées contre nous comme preuve de notre passage si nous faisons une demande d’asile dans un autre pays européen. Je serre les poings comme d’habitude mais je ne dis rien. On apprend vite à éviter les ennuis. Plus loin je croise deux personnes à cheval qui nous regardent comme le feraient des touristes. Comme cela doit être exotique pour eux ! Que croient-ils ? Que nous avons choisi de vivre comme cela ? Que nous aimons la boue dans laquelle ils ne daignent même pas marcher de peur de salir leurs bottes ? J’accélère le pas jusqu’à l’école. A peine arrivé Mary m’apprend qu’elle repart chez elle le lendemain. A Londres. La douleur me prend complètement au dépourvu. Je lui demande pourquoi elle m’abandonne. Pourquoi elle nous déteste comme tous les occidentaux. Je suis tellement en colère que je n’arrive pas à m’arrêter, même lorsqu’elle se met à pleurer. Les mots sortent de ma bouche sans que je l’aie décidé, par effraction. Les élèves présents me désapprouvent du regard mais se taisent car ils connaissent le désespoir. Ils savent que demain c’est moi qui vais pleurer.

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Je m’appelle Nolwen, j’ai 24 ans et cela fait une semaine que je suis à Calais. Aujourd’hui, c’était mon jour de repos, pour la première fois je ne me suis pas levée avec les autres, quand ma voisine de chambrée et l’habitude m’ont réveillée, pour aller dans la nuit finissante au rendez-vous sur le parking du camping. Au contraire, j’ai cédé avec culpabilité à la fatigue écrasante qui me maintenait dans un demi-sommeil malgré les bruits qui me parvenaient de la cuisine. Ce n’est que plusieurs heures après qu’ils soient partis que je suis sortie de mon état semi-comateux et que je suis descendue lentement du lit superposé pour me traîner toujours dans mon duvet jusqu’à la banquette. La première chose que j’ai faite ce fut d’allumer le poêle avec une pensée pour ceux qui avaient en ce moment les pieds dans la boue. On a souvent l’occasion de se plaindre, mais la situation des réfugiés nous fait relativiser. Même si les bungalows sont déglingués, c’est toujours mieux qu’une tente inondée par la pluie. En plus celui-ci dégage quelque chose de familier avec les livres oubliés par les précédents volontaires et la table où on se rassemble le soir pour manger, même si on a rarement la force de se faire autre chose que des pâtes.

J’ai regardé par la fenêtre où la buée s’accrochait. La journée était déjà bien avancée et je m’étais promise d’aller au bord de la mer. J’ai remis mes chaussures encore un peu humides et lentement, à cause des courbatures que j’avais dans tout le corps, je me suis préparée à sortir. Tout de suite le froid s’est rappelé à moi. Le camping n’avait jamais l’air aussi désolé que lorsqu’il était abandonné par tous les bénévoles qui y séjournaient. J’ai effectué à pied les quelques centaines de mètres seulement qui me séparaient du chemin à travers les dunes. La plage à Calais, c’est une blague. Lorsqu’on croit être enfin arrivée, on se retrouve face à une immense lande parsemée de végétation et de flaques. Pour pouvoir atteindre les premières vagues, il faut parfois marcher encore une dizaine de minutes dans cette direction, avec l’impression que l’horizon s’éloigne à mesure que l’on avance. Bien sur c’est ce que j’ai fait, les derniers mètres en courant. Pendant tout le parcours des images de la Jungle me revenaient en tête ainsi que des discussions que j’avais eues là-bas et qui se répétaient comme le refrain d’une chanson. Puis une fois que je suis arrivée au bout je me suis mise à crier de toutes mes forces comme une folle, avec la satisfaction intense de savoir que personne ne pourrait m’entendre. Ce n’est que deux heures plus tard que j’ai pensé à rentrer, après avoir fait une longue promenade.

A peine de retour au camping, j’ai appris le sujet de conversation qui était sur toutes les lèvres. Une interprète qui accompagnait un journaliste avait été violée la nuit dernière vers deux heures du matin dans la Jungle. On en parlait dans les médias. Ma première réaction ce fut de la colère mal dirigée. Tout le monde savait qu’il était dangereux, encore plus pour une femme, de rester sur le camp après la nuit tombée. Se mettre volontairement dans cette situation relevait de l’inconscience pensais-je malgré moi, sous le coup de l’exaspération. D’ailleurs aucun bénévole ne pouvait contrevenir aux règles de sécurité sans se faire exclure de l’association, à part quelques personnes très expérimentées. L’une d’elles m’avait raconté la montée progressive de la tension qui avait lieu le soir, alors que des milliers d’individus s’apprêtaient à risquer leurs vies, par exemple en s’accrochant à l’essieu d’un camion, pour se retrouver de l’autre coté de la frontière… Puis très vite je me suis dit qu’il n’était pas normal d’en vouloir à la victime et que c’était contre l’agresseur qu’on devait diriger sa rage. Mais qu’est-ce qui était normal dans cette situation ? J’avais un goût amer dans la bouche en pensant un peu tard à la souffrance que devait connaitre cette femme, ainsi qu’à celle de beaucoup d’enfants qui n’étaient pas protégés. Rien que durant le démantèlement de la zone sud, environ 130 mineurs isolés avaient disparu, sans que l’on sache s’ils étaient partis ou avaient alimenté les trafics d’êtres humains.

Les chiffres, on les avait grâce aux recensements organisés de façon régulière par des associations. Le résultat était indiqué sur un panneau posé à l’entrée de la « warehouse ». En ce moment il y avait de marqué :
La Jungle
Habitants : 10 088
Mineurs : 1179
Dont mineurs isolés : 1022
La warehouse, c’est un entrepôt utilisé conjointement par Help Refugees, L’Auberge des Migrants et la Refugee Community Kitchen. J’y ai passé quelques jours en tant que bénévole venue donner un coup de main. Lorsque je suis arrivée, on m’a servi avec un sourire chaleureux un café infect dans une tasse ébréchée, puis nous avons été rassemblés par une jeune fille blonde et très énergique qui dégageait un certain charisme, comme beaucoup de personnes ici. Le discours d’accueil comprenait des « energizers », une présentation générale et des commentaires sur l’utilisation du papier toilette, le tout mâtiné d’humour « so british » et accompagné d’une traduction simultanée en québécois. Après quoi, les affectations ont été faites sur base de volontariat selon les besoins qui ne manquaient pas : tri des vêtements, des tentes ou des sacs de couchage, coupe du bois à la « woodyard » pour ceux qui voulaient se défouler en écoutant du punk, préparation des repas distribués sur le camp… Ce qui m’a le plus marquée c’est l’incroyable organisation de cet endroit. Un seul coup d’œil m’a suffi à comprendre pourquoi l’Angleterre avait gagné la guerre. C’est une véritable usine où tout le monde débraie à onze heure pour le « tea break » avant de reprendre le travail naturellement – d’ailleurs un meuble entier rempli de sachets divers et variés est consacré au respect de cette étrange coutume… Ensuite est venue une impression plus diffuse sur laquelle j’ai mis un peu de temps à mettre le doigt : le manque d’habitude que l’on a de voir des personnes parfois très jeunes exercer autant de responsabilités.

Cela fait une dizaine de jours depuis la dernière fois que j’ai écrit. A la fin de la deuxième semaine, il m’a bien fallu partir. Je ne pouvais pas rester plusieurs mois comme le font certains, ce qui leur vaut d’être accusés dans les médias par la maire de Calais de n’avoir rien d’autre à faire de leur temps. Je me serais écroulée de fatigue ou j’aurais fait un burnout comme beaucoup de long-termes. Après avoir salué toutes les personnes merveilleuses que j’avais rencontrées sur place, on m’a déposée à la gare et j’ai eu l’impression d’échouer dans un pays étranger. J’observais les publicités affichées ostensiblement sur les quais avec la même perplexité qu’un ethnologue aurait découvert une idole dans un pays étranger. Comme j’avais un peu de temps avant mon embarquement, je parcourais les revues dans le magasin de presse et je m’étonnais que les gens puissent avoir d’aussi futiles sujets de préoccupation. Une fois dans le train enfin, je regardais chaque passager et je me disais : « ils ne sont pas au courant. » Cette personne ignorait tout de ce qui se passait à seulement quelques kilomètres d’ici. Celle-là non plus ne savait rien. J’étais la seule dépositaire d’un langage qui ne pouvait plus me servir. Qui aurait su ce que voulait dire « bambino », « ali baba » ou même « fumer des jungle » ? Qui connaitrait le Welcome, la Belgium Kitchen ou Los Palominos ? Peut être à tort, mais je me sentais comme celle qui après avoir vu la clarté du jour, retourne dans la caverne aux images de Platon. Je restais plongée dans mes pensées tout le trajet jusqu’à Paris où j’avais un changement. Dans le métro je remarquais autre chose. Personne ne s’arrêtait pour me dire bonjour, ni même ne faisait attention à moi. Malgré la dureté de la vie dans la Jungle, il était très facile de rencontrer des inconnus. A la gare Montparnasse enfin j’attendais mon TGV, lorsque j’aperçus par terre un emballage de sandwich et un gobelet de café renversé. Après toutes ces journées passées à ramasser des déchets, je fis un pas en avant afin de m’en occuper… lorsqu’un homme noir en combinaison d’agent de nettoyage le fit à ma place.

60 jours et après, Kim Stanley Robinson

Pour beaucoup de ceux qui n’en lisent pas, la science-fiction a pour objectif de prédire ce que sera l’avenir et en particulier la science du futur, alors que sa raison d’être n’est en réalité pas très éloignée de celle de la littérature en générale : s’évader, comprendre le monde, explorer les mystères de l’être humain, effleurer la beauté… 60 jours et après, qui termine le récit commencé dans Les 40 signes de la pluie et poursuivi avec 50° au-dessous de zéro, fait donc partie de cette minorité de véritables romans d’anticipation parmi les créations du genre, puisqu’il prétend autant que possible se rapprocher de la réalité.

Dans un futur proche, les Etats-Unis d’Amérique ont élu un président écologiste, ce qui paraît aujourd’hui hautement uchronique étant donné les derniers événements. Celui-ci décide de mettre en place une politique extrêmement ambitieuse pour faire face aux changements climatiques. Frank Vanderwal fait partie de l’équipe de scientifiques chargés de le conseiller et de proposer des solutions sur ces enjeux majeurs, tout comme plusieurs autres personnages du roman. En outre, l’amante de Frank est embringuée dans une affaire d’espionnage concernant le trucage raté des élections qui viennent de se dérouler.

Du point de vue de la crédibilité scientifique il s’agit d’une réussite, puisque l’auteur parvient parfaitement à décrire les difficultés auxquelles nous allons faire face (le processus étant partiellement irréversible), sans les minimiser ni verser dans le catastrophisme à grand spectacle comme dans le film Le Jour d’après. Parmi celles-ci, des hivers terribles entrainant des coupures de courant à Washington et au contraire une sécheresse dévastatrice dans la Sierra Nevada. Kim Stanley Robinson fait preuve d’une très grande connaissance du sujet et n’hésite pas à entrer dans les détails, au risque parfois de perdre son lecteur.

On aborde ici l’une des faiblesses principales du roman, c’est-à-dire qu’il partage le défaut avec de nombreux écrits contemporains (est-ce à cause de l’apparition du traitement de texte ?) d’être extrêmement bavard. Malgré une écriture fluide qui nous fait arriver sans se forcer à bout des presque 700 pages, on dénote certaines longueurs qu’il eut été facile de couper. Je pense notamment aux longs passages sur les états d’âme d’un père de famille concernant le changement de caractère de son fils suite à une séance d’exorcisme bouddhiste, qui m’ont laissé perplexe. Cette critique est d’autant plus justifiée qu’il s’agit du dernier tome d’une trilogie.

Autre reproche, celui-ci sur le mode mineur, personne dans l’histoire ne semble remettre en cause un seul instant l’idée que la science soit LA solution pour résoudre les problèmes qu’elle a elle-même créé. Si Frank a conscience qu’une expérience peut dégénérer et avoir l’effet contraire à celui recherché, s’il est fait mention à l’occasion des changements de mode de vie nécessaires, en revanche la réponse majeure envisagée est de modifier encore plus l’environnement. L’auteur incorpore il est vrai une intrigue parallèle concernant des réfugiés climatiques bouddhistes ainsi que de nombreuses références à Thoreau et Emerson, créant ainsi une sorte de symbiose philosophique.

En définitive, 60 jours et après n’est pas un incontournable mais mérite tout de même le détour si l’on s’intéresse aux problématiques abordées. Il possède de nombreuses qualités, malheureusement diluées dans un très grand nombre de pages et une intrigue ayant tendance à se disperser. En tout état de cause, on ne peut que saluer le travail de recherche ainsi que le souci pédagogique de l’auteur, concernant un sujet crucial dont l’importance est souvent sous-estimée. En dernier recours, il constituera un agréable passe-temps pour peu que l’on ne soit pas allergique aux thématiques scientifiques.

Life Is Strange, Dontnod

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Créé par le studio Dontnod, Life Is Strange est un jeu vidéo d’aventure sorti en 2015 et qui a reçu un très bon accueil, que ce soit de la part des critiques ou des joueurs, puisqu’il a remporté plusieurs récompenses et que ses différents épisodes ont réalisé plus d’un million de ventes. Ce succès et son positionnement un peu « arty » qui le placerait au Sundance Festival s’il s’agissait d’un film américain, en font d’ailleurs un argument de poids pour les défenseurs du jeu vidéo comme une création à part entière, parmi des productions trop souvent violentes et sans grande originalité. L’effervescence autour de ce titre a piqué ma curiosité et c’est ainsi que je me suis retrouvé plongé dans cette histoire.

Max Caufield est une jeune fille rêveuse et introvertie qui est revenue dans sa ville natale pour étudier la photographie. Au cours d’un incident, elle découvre par hasard qu’elle a le pouvoir de remonter le temps sur de courtes périodes et de changer le cours des choses. Cela lui permet de sauver la vie de Chloe, son amie d’enfance qu’elle n’avait pas revue depuis des années, mais est accompagné chez elle de visions d’une tornade détruisant la ville. Cette capacité va la mettre devant autant de dilemmes que le joueur devra résoudre sans qu’il y ait forcément une bonne solution, ce qui constitue l’une des principales mécaniques du jeu.

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Nous commençons dans une salle de classe, pendant un cours sur les origines de la photographie. Au niveau visuel tout d’abord, on remarque que ce titre possède une véritable touche personnelle. En effet, les développeurs ont fait le choix stratégique de ne pas dépenser toute leur énergie sur la création d’un moteur graphique ou de textures époustouflantes, mais de se concentrer sur un élément souvent négligé et pourtant essentiel, c’est-à-dire la direction artistique. Résultat, on a beau parfois voir les limites techniques, le rendu n’en est pas moins poétique. Par ailleurs, les voix en anglais sous-titrées en français sont convaincantes et la musique est aux petits oignons.

En ce qui concerne le gameplay, celui-ci est minimal. Nous sommes à la première ou à la troisième personne, mais jamais très loin de notre avatar. Quand notre regard passe sur un objet avec lequel il est possible d’interagir, un clic et les actions proposées apparaissent, il nous suffit alors de glisser la souris sur notre choix. A part cela nous pouvons nous déplacer, courir et une touche permet de remonter le temps, mais seulement à certains moments. Un peu déroutant au début, cela fonctionne très bien par la suite. Cela dit ce n’est pas un jeu d’action et quand il essaye de l’être, le résultat n’est pas très probant. Ici c’est l’immersion qui fait toute la richesse de l’expérience.

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Les gros points forts sont la narration et les personnages. Par bien des aspects Life Is Strange s’inspire des séries télévisuelles et pas uniquement à cause de la sortie en épisodes. Les références sont nombreuses et de qualité. Comment ne pas apprécier un jeu vidéo qui cite de façon directe ou non, Twin Peaks (plusieurs fois), Le Pays d’Octobre de Ray Bradbury et Blade Runner ? Arcadia Bay est LA petite ville chère à la culture populaire américaine, mais fantasmée par des développeurs français, avec ses lieux obligés que sont le campus et le café, où se déroule une partie de l’intrigue. L’univers est vivant et si les zones ne sont pas très grandes, il est possible de parler avec la plupart des gens que l’on rencontre.

De plus, ces derniers ont une véritable personnalité qui peut nous les rendre au choix, agaçants ou terriblement attachants, ce qui complique certaines décisions. Vais-je défendre cette camarade de classe harcelée par le responsable de la sécurité de l’université ou prendre la scène en photo ? Chaque action aura des conséquences par la suite et pourra vous être reprochée. On en apprend plus sur les autres étudiants en leur parlant, mais aussi en explorant leur chambre d’internat ou par le biais de réalités alternatives qui font réfléchir sur les embranchements pris dans une vie à un moment ou à un autre. A ce sujet certains retournements de situation sont brillants et ne laissent pas indemne…

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C’est que Life Is Strange n’est pas un simple divertissement, mais une œuvre qui implique le joueur émotionnellement et lui demande régulièrement de prendre parti. Il y a un contraste entre une grande douceur d’un point de vue esthétique et des thématiques abordées parfois dures, comme le harcèlement, la drogue, le suicide… L’intrigue rôde autour du thriller et du fantastique à la manière de Top of the Lake ou de Take Shelter, mais c’est dans les scènes proches du quotidien qu’elle touche le plus juste. Tout n’est pas parfait dans le tableau, certains passages sont maladroits, que ce soit en ce qui concerne le gameplay ou l’histoire, mais la prise de risque mérite d’être soulignée.

A mon sens, le jeu vidéo est un médium récent, qui n’a pas encore atteint sa maturité. La dernière création de Dontnod est l’une des étapes de son évolution. Le format en épisodes, de plus en plus courant comme dans les productions de Telltale, vise un public qui a moins de temps libre qu’auparavant mais est plus exigeant sur le contenu. Les nombreux éléments empruntés à la littérature et au cinéma notamment indiquent des prétentions artistiques plus élevées que souvent dans le passé. Tout comme Max Caufield son héroïne, ce jeu présente de nombreux défauts et qualités, mais au final il possède une véritable personnalité et c’est ce qui le rend attachant.

Les Équinoxes, Cyril Pedrosa

Les Equinoxes

Cyril Pedrosa nous avait déjà éblouis avec Portugal, un album autobiographique dans la veine du Combat ordinaire de Manu Larcenet, mais avec un style bien à lui qui lui avait permis de remporter le Fauve d’or à Angoulême en 2012. Auparavant Trois Ombres racontait en noir et blanc avec pudeur, beaucoup de talent et sur le registre du conte fantastique, le refus de la mort d’un enfant par son père. C’est peu dire que beaucoup attendaient Les Equinoxes au tournant.

Tout d’abord parlons de l’objet, car ce qui frappe en premier c’est la taille, l’épaisseur et la qualité de ce « beau livre », qui s’apparente plus aux éditions dans le domaine des arts, plutôt qu’aux traditionnels formats en 48 pages. On comprend que l’auteur a pu, grâce à sa renommée, s’affranchir des contingences financières habituelles en bande-dessinée pour faire ce dont il avait envie et que sa démarche est clairement celle d’un artiste à part entière. Cette impression est confirmée dès les premières pages, avec un court récit en dessins, sans cases et sans paroles, qui précède chacune des quatre parties de la narration découpée en saisons. Que les fans se rassurent, la majorité de l’histoire est racontée de façon plus classique et on a bien affaire à une bande dessinée, mais on retrouve également les monologues de certains personnages imbriqués à intervalles réguliers. Ces derniers sont d’ailleurs étonnamment bien écrits pour quelqu’un dont le premier moyen d’expression n’est pas les mots.

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Cette variation dans la forme est le reflet de la multiplicité des points de vue, car la particularité première de cet album est de ne pas s’attacher à un personnage mais à plusieurs, dont les trajectoires parfois se croisent. Bien que ce procédé ne soit pas inédit dans la bande-dessinée on pense plutôt au cinéma. Il est tentant d’imaginer quel acteur pourrait interpréter tel rôle, tellement ceux-ci semblent « incarnés » : ce père divorcé amer et pétri par le doute, cet ancien militant de gauche qui a perdu son fils et qui sait qu’il n’en a plus pour longtemps, cette photographe qui enchaine les jobs d’intérim et sert de lien à la narration… Une attention particulière est apportée aux gestes du quotidien, ce qui donne beaucoup de naturel aux dialogues, même si on peut se demander si l’omniprésence de la cigarette n’est pas un « truc » pour donner une posture aux personnages. Enfin, il est impossible de ne pas évoquer le dessin, digne d’un grand peintre, dont les partis pris vont bien au-delà de l’illustration avec des pages entières dans les mêmes gammes de couleurs, qui sont superbement employées.

Comme on a pu le comprendre, Les Equinoxes de Cyril Pedrosa est donc une totale réussite à tous les points de vue, une véritable œuvre d’art polyphonique qui marquera peut être l’histoire de la bande-dessinée. C’est en tout cas un très bel album qu’il serait dommage de bouder, que l’on soit adepte ou non du genre. L’auteur a atteint une vraie maturité artistique et c’est avec impatience qu’il va falloir attendre, probablement plusieurs années, pour découvrir sa prochaine création.

Du jugement

« On ne dit pas c’est de la merde, mais je n’aime pas. » Combien de fois n’a-t-on pas entendu cette phrase, suite à l’avis négatif d’un critique téméraire sur une œuvre d’art quelle qu’elle soit ? Le débat qui s’ensuit parfois est généralement confus et ne convainc aucune des deux parties. C’est pourquoi pour développer mes idées je vais utiliser un procédé bien peu démocratique, c’est-à-dire l’impossibilité du lecteur d’interrompre l’auteur autrement qu’en arrêtant de le lire.

L’argument principal apporté à cette opposition est qu’affirmer un jugement absolu, c’est-à-dire sur la nature même de l’œuvre jugée et non pas sur sa perception, impliquerait de vouloir imposer son opinion aux autres. En vérité comme nous allons le voir, ce n’est pas seulement l’aspect « absolu » qui provoque cette réaction, mais également celui « négatif », car personne n’a jamais prononcé avec un regard outré « On ne dit pas c’est génial, mais j’aime », y compris en cas de désaccord. Nous savons par ailleurs, suite aux progrès de la psychologie, que les individus ont tendance à adopter de manière consciente ou non, l’opinion majoritaire au sein d’un groupe afin d’éviter les conflits. On peut donc faire raisonnablement l’hypothèse que critiquer de manière absolue et négative une œuvre d’art n’est pas admis socialement pour les mêmes raisons, c’est-à-dire en vertu d’un instinct ancestral qui nous pousse à éviter les situations de conflit dans un groupe afin d’augmenter ses chances de survie. On peut d’ailleurs remarquer avec ironie que si le critique refuse l’injonction de rentrer dans le rang, c’est exactement le contraire qui se produit.

Heureusement, en réalité exprimer un jugement absolu ne force de fait en aucun cas les autres à l’adopter, à moins de considérer que tout le monde doive être du même avis (ce qui n’est pas mon cas, mais on peut toujours en discuter…) Dans un tout autre domaine, un croyant dans une religion considérerait par définition que celui qui est athée se trompe et inversement. Pourtant, l’un et l’autre ne vont pas forcément vouloir convertir à tout prix celui qui pense différemment, ce qui est le propre du fanatisme. En effet, la tolérance ce n’est pas que tout le monde pense la même chose, cela n’implique pas non plus que tout le monde ait raison car tout serait relatif (même si ce n’est pas impossible dans le cas de l’art), mais c’est accepter tout simplement les différences et les désaccords.

Un autre argument, plus conséquent que le premier, pourrait concerner la subjectivité de l’art. Comment accepter un jugement absolu sur quelque chose qui s’apprécie de manière subjective ? En effet, quelle que soit la manière dont on la définit, l’œuvre d’art a besoin d’un être humain pour remplir sa fonction. Un rocher sculpté par les éléments de la nature n’est pas une œuvre d’art, quelles que soient ses qualités plastiques ou de ressemblance. Il ne l’est pas du moins, jusqu’à ce qu’un voyageur ne le découvre et ne soit ému ou étonné par cette vision, car comme beaucoup l’ont déjà écrit, la beauté est dans l’œil du spectateur. C’est justement parce que le jugement de l’art est subjectif qu’il est ressenti comme absolu, car sa seule réalité est en chacun d’entre nous. On peut certes préférer dire « je n’aime pas » plutôt que « c’est nul » afin de ménager les susceptibilités, mais ce sentiment n’est pas modifié par le fait que nous savons qu’il est peut être à juste titre tout à fait différent chez quelqu’un d’autre. Pourtant, puisque l’objet et le sujet du jugement ne peuvent pas être séparés, tout jugement artistique est relatif… à l’individu qui l’exprime.

A cela je vais ajouter une proposition qui peut sembler paradoxale, mais qui en réalité complète sans contredire les réflexions précédentes. En effet, si notre premier mouvement est le plus souvent de juger une création artistique de manière subjective, c’est-à-dire par notre ressenti personnel, il est tout à fait possible de le faire autrement. Une œuvre d’art, que ce soit un livre, un film, une peinture ou une sculpture, est produite dans un contexte, historique, culturel, sociologique… sans lequel elle ne peut parfois pas être comprise. Par exemple, l’urinoir de Marcel Duchamp intitulé « Fontaine » et proposé pour une exposition artistique, pouvait être considéré comme révolutionnaire à l’époque, car c’était la première fois que l’on remettait en cause de cette manière et de façon aussi radicale la définition de « l’œuvre d’art » comme un objet unique et esthétique, en soulignant l’importance de sa présentation. Ce faisant, il disait des choses sur la société de son temps et ouvrait les portes de l’art conceptuel. En revanche, les vaines imitations de sa démarche par de nombreux artistes pendant des décennies jusqu’à aujourd’hui n’apportent strictement rien de nouveau. Cela veut dire que le sens d’une œuvre d’art n’est pas compris de la même manière selon les codes du mouvement artistique et du médium auquel elle appartient, ainsi qu’à ceux que possède le spectateur. Il est impossible d’apprécier pleinement « Madame Bovary » de Gustave Flaubert, sans percevoir l’ironie subtile qui traverse tout le roman et en est l’une des principales qualités. Pour cela, il faut avoir déjà saisi que l’auteur tourne en dérision les romans à l’eau de rose ou romantiques qui plaisent naïvement à son personnage principal, tout comme à la majorité des lecteurs réels car ils leur procurent des émotions fortes. Tout ne dépend pas forcément « des goûts et des couleurs » et il est tout à fait justifié de proposer des arguments objectifs à la critique d’une œuvre d’art, encore faut-il pour cela avoir le même langage culturel. Il n’est pas étonnant que quelque soit le médium, les profanes et les spécialistes aient souvent des avis différents.

Cela dit, se pose la question primordiale des critères, puisqu’ils ne sont généralement pas clairement définis et peuvent donc changer dans le temps ou d’une personne à une autre. Une photographie de reportage par exemple est le plus souvent jugée sur le cadrage, le point de vue, la distance, la lumière, l’instant (« décisif » ou non) et l’information apportée ; tandis qu’une photographie plasticienne est appréciée plus pour la réflexion qu’elle peut produire sur le médium, la représentation ou l’art (je schématise). Raison pour laquelle beaucoup de photographes refusent d’être considérés comme des « artistes », car les plasticiens utilisent la photographie d’une autre manière qu’ils le font. Ces catégories elles-mêmes sont forcément tout aussi arbitraires que les critères, une même image pouvant faire partie de l’un ou de l’autre selon le contexte de sa diffusion : journal, exposition, publicité… Ainsi nous voyons de plus en plus de photoreporters exposer dans les musées, car il n’y a plus de place pour eux dans les journaux, tandis que la société les considère maintenant comme des créateurs à part entière. Comme nous l’avons dit, le regard porté sur les arts change également d’une époque à une autre. Ainsi, la période que nous appelons la « Renaissance » se définit en grande partie par la redécouverte des créations de l’Antiquité et la remise au goût du jour de ses standards. L’artiste Raphaël qui vécut à cette époque fut d’ailleurs considéré par beaucoup comme le plus grand peintre de tout les temps, jusqu’au 19ème siècle où la recherche de l’harmonie et de la beauté idéale devient de moins en moins le parangon de l’art. Son aura décline alors par rapport à celle toujours vivace de ses contemporains Léonard de Vinci et Michel-Ange.

Contrairement à l’opinion communément admise, l’affirmation d’une critique absolue sur une œuvre d’art n’implique pas forcément la volonté d’imposer son avis aux autres. Dans notre société nous effectuons sans cesse ce type de jugement, qui se fait de deux manières. La première est subjective, à partir du ressenti éprouvé au contact de l’œuvre, puisque c’est le plus souvent la fonction première de celle-ci. La seconde se veut objective, à partir de critères forcément discutables (ce qui ne veut pas dire illégitimes), puisqu’ils dépendent du contexte historique et artistique dans lesquels se situent l’œuvre et son lecteur. Le plus souvent, un même mouvement réunit les deux, car nous ne pouvons séparer chez l’être humain une part de nature et une autre de culture, les deux étant intrinsèquement liés. Dans tout les cas chacun peut décider de croire ou non dans une vérité absolue, puisqu’en admettant qu’elle existe, aucun élément indiscutable ne nous permettra d’affirmer ce qu’elle est de façon définitive.

Un enterrement

Il arriva en avance. C’était une belle journée, il devait être environ dix heures. Il se gara sur le parking de l’église encore désert. Le gravier crissa sous ses pieds et il fit quelques pas pour profiter du soleil. C’était un de ces moments d’attente, où les fumeurs sortent leur cigarette, d’autres leur téléphone portable. Lui se contenta d’observer la façade de la maison d’en face, seule la moitié était rénovée. Les gens arrivèrent par grappes. Il scrutait les visages mais ne reconnut personne, jusqu’à ce que quelques cousins débarquent. On se fit la bise et les présentations pour certains. Enfin le corbillard entra dans la cour et attira tout les regards. Comme l’église était coincée contre un bâtiment, on y pénétrait par un coté de la nef. Les gens s’y réfugièrent à la recherche de l’ombre et de bancs. Faisant partie de la famille, il dut patienter le temps que le cercueil soit déposé, puis prendre sa place au premier rang.

On entonna quelques chants, durant lesquels il n’eut pas l’hypocrisie de bouger les lèvres. Il se fiait aux autres pour savoir quand s’asseoir et quand il devait rester debout. Plusieurs personnes prirent la parole, qu’il ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam. Il fut bien aise de ne pas avoir à le faire. De sa tante, il gardait surtout des souvenirs d’enfance, quand elle était encore en forme. Ensuite il était allé la voir une fois par an, ce qu’il prenait comme une obligation, sans jamais se demander si cela lui plaisait ou non. Il se sentait fatigué et son attention voletait autour de lui comme lorsqu’il était à l’école. Pendant les épîtres de Paul, il se surprit à observer la décoration de l’église. L’intérieur était plus joli que l’extérieur, malgré les fausses colonnes et les affiches du pape. Son regard tomba sur le cercueil. Cela lui parut étrange qu’il fut exposé à la vue de tous et non pas relégué dans un coin.

Lorsque vint le moment de la communion, une seule personne se déplaça. Le curé avait longuement parlé d’amour avec des mots simples et un ton de médecin, mais il se demanda quel impact cela avait réellement sur les croyants. Il eut soudain l’impression d’être un simple spectateur. Quelques dizaines d’humains s’étaient réunis dans un bâtiment de pierre pour avoir moins peur de la mort. Le bedeau avait une belle voix de village, mais sans grâce. Et malgré la lumière qui descendait du vitrail, il ne ressentit aucun sentiment de mysticisme. C’était comme s’il pouvait observer le rite et voir à travers. Un fétu de paille dans la tempête. Enfin les fidèles passèrent devant le catafalque les uns après les autres et il observa avec attention ces visages qui connaissaient le défunt peut être mieux que lui-même. Puis la messe étant dite ils se retirèrent.

On emporta le cercueil et la famille fit bloc presque malgré elle. Il fut soulagé de pouvoir respirer au grand air et suivit la procession qui s’acheminait à pied vers le cimetière. Ils passèrent par le village et certains s’arrêtaient pour les regarder, parfois le journal en main qu’ils venaient d’acheter. Sur le chemin on en profitait pour discuter et se demander des nouvelles, d’abord à voix basse, puis sans trop faire attention. Après tout ce n’était pas tout les jours que l’on pouvait se voir. Ils arrivèrent dans un silence relatif, la vue des tombes d’inconnus leur ayant rappelé la raison de leur présence. Devant celle de son oncle il ressentit même un vague sentiment d’appartenance. Dans un sens c’était pour eux que l’on avait pris cette concession, afin qu’ils puissent s’y recueillir si un jour ils en avaient le désir. Il ne s’était pourtant jamais demandé où il pouvait être enterré. C’est seulement à cette occasion qu’il remarqua la vieille femme qui les observait à son balcon, depuis la maison de retraite juste à coté.

Enfin les proches bénirent le cercueil chacun leur tour. Ils prenaient le goupillon qui trempait dans une bassine de chirurgien comme un animal mort et effectuaient des gestes précis qu’il essayait de mémoriser. Il s’efforça de rester en arrière pour ne pas avoir à le faire, mais une dizaine de personnes s’arrêtèrent, le regardèrent avec insistance et l’attendirent pour passer. De mauvais gré il s’exécuta, mais refusa de toucher le bois. Ils repartirent avant que la sépulture ne soit refermée. Un des croque-morts voulut les prévenir que c’était le moment, mais déjà on ne l’écoutait plus. En quittant le cimetière il jeta un dernier regard sur ceux qui étaient venus. Si peu ! Toute une vie pour cela… Il songea avec amertume s’il ferait mieux ou pas. Devant la grille on parla de sa tante encore un peu, puis de l’héritage puisqu’il le fallait bien. Des cousins lui proposèrent même le café, mais il refusa. Une demi-heure plus tard il était sur l’autoroute.

De l’erreur

Lorsque j’ai commencé les cours d’Histoire de l’art et d’archéologie, je me suis aperçu que presque tout ce que nous croyions savoir sur le sujet était faux. Par exemple, le palais de Minos en Crète, dont j’avais dévoré des yeux les photographies dans le magazine Arkéo Junior, est en grande partie une reconstitution du 19ème siècle faite par un archéologue un peu trop zélé. Je parle là d’étudiants passionnés d’Histoire, pas de ceux qui croient encore des fadaises, comme le fait que Charlemagne aurait inventé l’école (la connaissance a plusieurs couches, comme l’oignon, mais aucune ne doit être la stricte vérité). Ce qui donne le vertige, c’est que chaque étudiant doit pouvoir se dire la même chose dans son domaine : psychologie, sociologie, anthropologie, physique, chimie, philosophie… Ses premiers enseignements seront probablement d’enlever la couche superficielle de croyances qui constitue la culture générale. Ainsi, comme dans l’Allégorie de la caverne, le meilleur à Trivial Pursuit est sans doute celui qui voit le mieux les ombres sur la paroi. Constat assez bien résumé par la fameuse phrase qu’aurait prononcé Socrate : « Je sais que je ne sais rien ». A une époque pas si éloignée, Siddhārtha Gautama (dit « le bouddha ») nous mettait en garde contre nos erreurs induites par nos perceptions, c’est-à-dire nos sens et nos constructions mentales.

« Le problème avec ce monde est que les personnes intelligentes sont pleines de doutes tandis que les personnes stupides son pleines de confiance » comme l’aurait écrit Bukowski… à moins que ce ne soit « L’ennui dans ce monde, c’est que les idiots sont sûrs d’eux et les gens sensés pleins de doutes » de Bertrand Russel ? Je ne trancherai pas ce débat car il sert mon propos et permet de nous faire prendre conscience que la majorité des citations célèbres sont soit apocryphes, soit transformées, soit mal comprises. Cet état d’ignorance et d’erreur dans lequel nous baignons constamment est probablement la raison pour laquelle en général plus une personne est sure de ses convictions, plus elle a de chances de se tromper. En effet, nous faisons appel de façon beaucoup plus récurrente que nous le pensons à nos émotions pour forger nos opinions, car nous avons tendance à rationaliser celles-ci a posteriori. Ce qui revient à dire que nous trouvons des arguments, afin de nous persuader nous même de ce que nous voulons croire. Pour cela nous élaborons des raisonnements, parfois extrêmement élaborés, parfois même justes, pour ne pas nous remettre en question. Les véritables ressorts de la décision se trouvent souvent dans les tréfonds de l’inconscient.

La difficulté est que bien souvent ceux qui défendent une idéologie portée par des croyances prétendent employer le langage de la raison. C’est le cas par exemple des promoteurs de l’économie libérale, qui avec le mot d’ordre « There is no alternative » (TINA) employé sous cette forme par Margaret Thatcher et sous de nombreuses variantes par la quasi totalité des gouvernements en place, masquent des opinions politiques sous la forme d’une nécessité mathématique. « Nous vivons au dessus de nos moyens, donc nous devons baisser les dépenses de l’état et laisser un maximum de libertés aux entreprises » n’est pas un programme qui serait accepté aussi facilement par les populations si elles étaient conscientes qu’il y a d’autres alternatives, comme (par exemple) augmenter les impôts sur les très grandes sociétés et les revenus de la finance. Paradoxalement selon le psychanalyste Roland Gori (dans La dignité de penser), c’est la perte de l’influence de la religion par rapport à la science, suivie d’un point de vue anthropologique par celle de la valeur du langage par rapport à celle de l’information, qui a abouti à l’impossibilité de la remise en cause d’une doctrine qui se cache derrière des chiffres, même si ceux-ci sont ne sont pas employés à-propos. Cependant la science comme l’information n’est qu’un outil pour comprendre le monde et ne peut à elle-seule permettre de lui trouver un sens. L’homme est condamné à être libre comme l’a écrit Jean-Paul Sartre, quel que soit le masque qu’il décide de porter pour se cacher cette réalité.

A l’école on nous a enseigné en cours de français la différence entre persuader et convaincre (ce dont certains d’entre nous se souviennent, peut-être) afin de faire de nous de bons citoyens. En littérature, l’exemple même de la démagogie est le discours de Marc-Antoine dans le Césars de Shakespear, mais on pourrait en citer d’autres. Dans le langage courant, la séparation entre l’émotion et la raison est un lieu commun. Pourtant, nous continuons de nous faire avoir avec des ficelles plus grosses que des cordages de navires, qui plus est, parfois tressées par nous-mêmes. Bien souvent dans un débat, ce sont « la cause » ou les valeurs mises en jeu qui prennent le pas sur la validité d’un raisonnement, alors que le second est sensé servir les premiers. Ceci est particulièrement vrai lorsque cela touche des domaines chargés émotionnellement, comme la religion ou la sexualité. Par exemple dans les cas d’accusation de pédophilie, il n’est pas rare de voir des gens demander la mise à mort du suspect, oubliant qu’il peut être innocent. Comme si l’absence de procès permettait de condamner plus lourdement un crime insupportable. Ainsi certains actes et discours violents ne sont pas effectués par des « déviants », mais par des hommes ordinaires trop surs de leur bon droit et qui laissent exprimer la part d’intolérance présente probablement chez tout être humain. Cette agressivité peut naître de la peur qu’engendre la remise en cause d’un système de valeurs bien établi et donc de l’incertitude, de l’inconnu… ou de l’étranger. On peut se demander s’il ne s’agit pas là du mécanisme psychologique fondamental dont l’extrême-droite sous toutes ses formes est l’expression politique. Cependant la prédominance des valeurs symboliquement mises en jeu dans une prise de position peut concerner tout autant les individus pacifiques ou animés de bonnes intentions (altruisme, tolérance, désir de justice…)

Longtemps je me suis demandé comment des gens intelligents qui s’étaient battus pour la liberté, tels que les poètes Paul Eluard et Louis Aragon, avaient pu soutenir le régime soviétique, le plus meurtrier de l’Histoire, ou refuser de le condamner, comme Jean-Paul Sartre. Pourtant d’autres intellectuels de gauche à l’époque, comme George Orwell avec l’écriture d’ « Hommage à la Catalogne » et surtout de « La ferme des animaux », avaient eu assez d’esprit critique pour dénoncer clairement l’URSS. Probablement que face à l’horreur du capitalisme qui affamait les peuples et du fascisme qui les massacrait, ceux qu’on a appelé parfois les « idiots utiles » avaient rejoint la cause qui prétendait les combattre, alors qu’ils n’auraient pu accepter la réalité. Comme si dans un monde où la seule alternative leur semblait être communiste, tout ce qui était regroupé sous cette dénomination était préférable au camp adverse. Aujourd’hui de manière assez similaire, un homme politique comme Jean-Luc Mélenchon, habituellement capable de raisonnements rigoureux et d’esprit critique, semble perdre ces capacités à propos des dictateurs passés (Robespierre) et présents (Fidel Castro, Hugo Chavez…) du moment que leurs crimes sont commis au nom du peuple. Pourquoi ? Parce que cela touche à l’affect et qu’une autre position l’obligerait à remettre en cause la mythologie révolutionnaire sur laquelle sont basées ses convictions. Mais ce mode de fonctionnement, dans ce cas visible, est très courant chez l’être humain.

Il est encore surprenant de voir un certain nombre de personnes qui se disent sincèrement de gauche donner le blanc-seing sans s’en apercevoir aux fondamentalistes musulmans dont les valeurs sont à l’opposé des leurs, ou bien frappent d’excommunication démocratique ceux qui prétendent les combattre. Il est vrai que les années précédentes, la droite sous l’initiative de Nicolas Sarkozy et de son conseiller Patrick Buisson en apprentis sorciers ont mené une bataille idéologique qui rappelle curieusement une blague politique. C’est l’histoire d’un patron, d’un travailleur et d’un étranger qui sont assis sur une table sur laquelle se trouvent dix gâteaux. Le patron en prend neuf et dit au travailleur : « Attention, l’étranger va te voler ta part ! » Ainsi la stratégie de l’UMP a constitué à montrer du doigt certaines minorités (la « racaille », les Roms, les immigrés…) pour détourner l’attention des véritables questions socio-économiques, c’est-à-dire notamment du fait qu’ils étaient en train de gaver de pognon ceux qui étaient déjà les plus riches.

Comme nous le savons tous, les 7, 8 et 9 janvier 2015, quelques fanatiques musulmans ont effectué un massacre parmi la rédaction d’un journal satyrique, les forces de l’ordre et les clients d’un magasin juif. Les victimes, par l’aveuglement des terroristes et par la composition même de la société française furent de différentes croyances, ou absence de croyance. Quelques jours plus tard, le 11 janvier, des millions de Français ont défilé dans la rue pour condamner ces meurtres et défendre les valeurs républicaines, parmi lesquelles le fait qu’on ne tue pas son voisin quand on n’est pas d’accord avec lui. Bien que (et peut être même parce que) l’adhésion à ce mouvement fut majoritaire, voir quasi-unanime en ce qui concerne les médias et les politiques, des voix s’élevèrent pour s’y opposer et allèrent parfois jusqu’à accuser les manifestants d’islamophobie. Parmi ces voix, plusieurs vinrent de personnes qui se considèrent culturellement comme de gauche, ce qui a priori serait plutôt étonnant étant donné la longue tradition anticléricale d’une partie de la gauche française et dont le journal Charlie Hebdo n’est que le dernier maillon.

Parmi ces murmures d’anonymes s’est ajouté la voix forte du sociologue Emmanuel Todd, avec la publication de son livre-pamphlet « Qui est Charlie ? », où il qualifie les manifestants du 11 janvier de représentants de la France vichyste, réactionnaire et pétainiste car ils étaient dit-il, plus nombreux dans les régions que l’auteur qualifie de « catholiques zombies ». Conclusions rapidement démenties par d’autres sociologues tels que Nonna Mayer et Vincent Tiberj. Sans entrer dans un débat d’experts, on peut penser qu’au moins une des raisons de cette réaction est la guerre idéologique menée depuis des années par la droite et contre laquelle des personnes éprises de justice ont la volonté de défendre les « opprimés », c’est-à-dire dans le cas présent les musulmans. En reprenant la même grille de lecture concernant le fanatisme de quelques uns, ces gens aux valeurs de gauche ont prouvé qu’ils avaient parfaitement assimilé sans s’en apercevoir et à force d’opposition, le schéma très anglo-saxon de la société répandu par la droite, selon lequel tout individu fait partie avant tout d’une communauté religieuse ou culturelle, à l’intérieur même du pacte républicain. C’est avec cette vision que Nicolas Sarkozy avait institué la création du Conseil Français du Culte Musulman et voulu la promotion d’un « Islam de France » contre un « Islam en France ». Au contraire, la République Française « une et indivisible » a été bâtie au moins en théorie, sur les valeurs d’égalité des droits, de laïcité et la volonté politique de mixité sociale.

Dans les deux cas, concernant la qualification des manifestants comme celle des musulmans, l’erreur consiste à vouloir faire entrer les individus dans des cases comme au pays des Schtroumpfs. Peu importe que les musulmans en France ne possèdent pas tous les mêmes croyances, rituels, origines, opinions, où même ne se définissent pas tous comme faisant partie de cette catégorie. Pas forcément plus en tout cas qu’ils peuvent se considérer comme Français, de culture marocaine, fans de tel style de musique ou supporters de telle équipe de football. Suite aux polémiques, l’association SOS Racisme a publié un communiqué de son président Dominique Sopo en soutien à la rédaction de Charlie Hebdo, dans lequel il précise que le « bon musulman » est la version moderne du « bon nègre ». En effet revendiquer des applications spécifiques de la loi et des comportements personnels face à l’Islam, revient à dire que « les musulmans », cette qualification pratique, ne seraient pas capables de tolérance et de second degré, contrairement aux chrétiens, aux juifs, aux athées… Chose bien comprise par certains fondamentalistes, qui sont prêts à supporter un peu de condescendance de la part des nouveaux « idiots utiles », pour peu que leurs positions avancent. Ils savent en effet que la confusion entre les engagements politiques par rapport à l’Islam, la foi de chacun et la culture, ne peut exister qu’auprès de naïves bonnes volontés occidentales. Car ils sont combattus par la gauche, les féministes, une bonne partie des républicains et de manière générale tous ceux qui refusent que la religion ait le pouvoir dans la société, en Iran, en Egypte et au Maghreb par exemple. Des pays où quiconque voudrait qualifier d’islamophobes les adversaires de l’Islam politique se couvrirait de ridicule.

Un conte

Au cœur de l’été, le corbeau Moïse refit soudain son apparition après des années d’absence. Et c’était toujours le même oiseau : n’en fichant pas une rame, et chantant les louanges de la Montagne de Sucrecandi, tout comme aux temps du bon temps. Il se perchait sur une souche, et battait des ailes, qu’il avait noires, et des heures durant il palabrait à la cantonade. « Là-haut, camarades – affirmait-il d‘un ton solennel, en pointant vers le ciel son bec imposant -, de l’autre coté du nuage sombre, l’heureuse contrée où, pauvres animaux que nous sommes, nous nous reposerons à jamais de nos peines. »

La ferme des animaux, George Orwell

 

Dans la grande cité de Kashnar, capitale d’un royaume très lointain, il se trouva un jour qu’un homme eut une idée. Une idée parfaitement idiote au reste, mais également bien inoffensive et qu’il trouvait tout simplement rigolote. Il décida de sortir avec un chat sur la tête. Un matin donc, il franchit le pas de sa porte avec son matou tigré posé sur ses cheveux et parada fièrement dans la ville. Feignant de ne se rendre compte de rien, il souriait intérieurement de son stratagème et guettait avec malice la réaction des passants. Ceux-ci ne lui opposèrent pourtant que de l’indifférence, à peine un lever de sourcil de temps en temps, car les habitants du quartier étaient habitués à ses excentricités, si bien qu’on le laissait faire sans trop s’en occuper. Qu’il était loin le temps où il avait eu des problèmes avec les autorités pour avoir vendu le lait d’une vache sacrée ! Il en était venu à se dire que ce n’était peut être pas une si bonne idée, puisque cela n’intéressait personne, lorsqu’il remarqua enfin des signes d’hostilités. Oh, ce n’était au début que des regards de travers et des chuchotements sur son passage, mais bientôt certains lui dire qu’il ne devait pas faire cela. C’était des membres de la secte du chat, originaire de la cité voisine de Trala-la et parmi laquelle se développait depuis quelques temps un dogme selon lequel il était spécifiquement interdit de porter un chat sur la tête. Cela était valable évidemment pour eux, mais également pour tout autre personne, car disaient-ils, sinon cela choquait leur sensibilité. Ils étaient connus en effet pour leur grande sensibilité, car il suffisait généralement de leur présenter un chat pour qu’ils se mettent à éternuer et à avoir les yeux rouges, par contre rare étaient ceux qui à la même occasion déclaraient subitement des poèmes. Ils étaient soutenus dans ce sens par certains membres de la secte du chien, qui considéraient eux, qu’on ne devait pas caresser un chien de la main gauche car c’était lui manquer de respect, et d’autres de la secte du chameau, selon lesquels un homme ne devait pas réagir s’il se faisait uriner dessus inopportunément par un chameau (la question n’était pas tranchée concernant les dromadaires). Quant à notre iconoclaste, suite à ces injonctions, il déclara bien fort qu’il était dans ses droits fondamentaux de porter un chat sur la tête et que désormais il le ferait quotidiennement. Les jours suivants se déroulèrent comme il l’avait prédit et certains prirent parti pour l’un ou pour l’autre, mais force est de constater que la plupart des gens n’en avaient pas grand-chose à faire. Après tout le soleil continuait de briller, il y avait toujours la marmite à remplir et la femme du voisin à séduire, quand ce n’était pas l’inverse.

Cela dura un certain temps, lorsqu’un jour un groupuscule minoritaire de la secte du chat l’assassine en pleine rue, avant de s’en prendre à des membres de la secte du chien, car ils avaient entendu dire qu’au pays de Bur des chiens couraient honteusement après des chats, à moins que ce ne soit des chameaux, ils ne savaient plus très bien. Aussitôt l’émotion fut très vive, car on avait tué bien des gens dans cette ville, pour les voler, par mégarde, pour une affaire d’honneur, mais jamais parce qu’ils portaient un chat sur la tête. Très vite il y eut des rassemblements sur les places publiques, certains venants avec un visage grave et un chat sur la tête, qui se demandait ce qu’il faisait là et si les humains avaient bien toute leur raison. Ils se remémoraient la victime en hochant tristement du chef, en particulier ceux qui ne l’appréciaient pas car ils avaient peur d’être montrés du doigt, mais la plupart étaient sincères, car il s’agissait avant tout de quelqu’un d’ici, qu’ils connaissaient depuis longtemps. Dès le lendemain, un nouveau mot d’ordre circula : « Pas d’amalgames ! » Cela n’avait rien à avoir avec la secte du chat, qui est un être mignon comme chacun le sait et pas du tout intéressé quand il y a du poisson sur la table. D’ailleurs seuls quelques « fous de chats » venus des quartiers mal famés étaient responsables des meurtres de souris, tandis que le « bon chat » lui, ne mange que la pâtée qu’on lui sert. La raison en était que depuis longtemps déjà, on accusait les chats, surtout s’ils étaient noirs, de porter malheur et qu’ils voulaient éviter que ces superstitions se propagent. Pourtant malgré cela, de nombreux félins furent retrouvés cloués sur des portes les jours suivants, ainsi que plusieurs chiens sans qu’on en comprit vraiment la raison, sans doute par habitude. Du coup quelques uns de la secte du chien décidèrent d’émigrer dans un pays en guerre, où ils seraient tout de même plus en sécurité.

Des rumeurs se répandaient : il n’y avait pas eu d’assassinat, ou bien il s’agissait de gardes du palais déguisés en chats persans qui avaient agi pour le compte de la secte du chien. D’ailleurs, après coup, certains se rappelaient que la victime n’était pas toujours très sympa avec son chat, et qu’il lui arrivait même de mettre vingt minutes à lui ouvrir la porte. Bientôt le sujet fut sur toutes les lèvres et au marché on ne parla que de ça. L’un proférait qu’il ne soutenait pas les assassin mais que tout de même il l’avait bien cherché ; l’autre répondait que pour avoir ce genre d’opinion on devrait être décapité ; un troisième qu’on pouvait faire ce qu’on voulait avec la secte du chameau, car il s’agissait de gens intelligents, mais que c’était manquer de respect avec ceux de la secte du chat ; un quatrième qu’on avait lâchement abandonné ces dernières années le droit de porter un chat sur la tête ; un cinquième, qui parlait de plus en plus fort, que tout cela ne serait pas arrivé si on avait interdit les chats et les chiens qui n’étaient pas bruns ; un sixième qu’il prendrait deux kilos d’abricots s’il vous plait. Quand au maire de la cité, il fit une déclaration pour dire que tout cela était bien grave, qu’il ferait doubler les patrouilles, puis repartit faire une sieste. Après quoi les crieurs publics occupèrent la place et toutes les rues environnantes pendant des semaines en répétant de ne surtout pas avoir peur de son voisin, mais de vérifier quand même qu’il n’était pas armé et dans ce cas de prévenir les autorités tout de suite, surtout s’il ronronnait bizarrement.

Au final, aucun signe ne vint du ciel pour expliquer s’il valait mieux être de la secte du chat, du chien, du chameau ou du mouton à cinq pattes ; si le véritable chat était siamois ou de gouttière et le chien un labrador ou un chihuahua ; si quoi qu’on en pense il fallait le crier sur les toits ou au contraire le garder pour soi comme un jardin secret ; qui poussait mieux de la rose ou du réséda et qui était arrivé en premier de la poule ou de l’œuf. Mais chacun avait son opinion et en la défendant, la renforçait, décidait qu’elle faisait partie de son identité. On commença à mettre des étiquettes, aussi absurdes que si on avait divisé les gens entre ceux qui préfèrent le printemps et ceux qui préfèrent l’automne, mais petit à petit les quartiers s’organisèrent de cette manière. Même ceux qui voulaient échapper à cette classification, y demeuraient dans le regard des autres. Ceux qui préféraient le printemps allaient à des écoles de printemps, des fêtes de printemps et des mariages de printemps, tandis que ceux que ceux qui préféraient l’automne faisaient de même. Les enfants qui naissaient dans ces familles grandissaient de cette manière et ne comprenaient pas qu’on puisse vivre différemment. Plus le temps passait et moins ils se voyaient, ne connaissant les autres que par ouï-dire. Si bien qu’au bout d’un moment les gens oublièrent tout à fait qu’ils avaient tous été voisins, partageaient le même air et avaient autrefois observé ensemble, la beauté des étoiles qui brillent dans le ciel…

Profession de foi (plutôt qu’une)

C’est en partie par admiration que j’ai eu envie de commencer ce blog. De l’admiration pour de grands artistes, qui permet de profiter un peu de leurs qualités, mais aussi de l’esprit critique afin de ne pas les idéaliser. Regretter les faiblesses d’une œuvre, c’est aussi montrer les écueils que d’autres ont su éviter. Et puis comme pour les personnes, les plus belles sont souvent bourrées de défauts.

Il y a de ça déjà plusieurs années j’avais un blog de critiques littéraires et puis j’ai arrêté de l’entretenir à la faveur d’un long séjour en Italie. Plus récemment, j’ai ressenti le besoin de créer un tumblr qui me serve de carnet de notes, puis un autre qui soit cette fois uniquement un journal photographique de voyage. Finalement, il semble qu’il y ait encore des choses que j’ai envie d’écrire et qui ne conviennent pas à ces formats, comme des critiques de livres ou d’autres œuvres et certains de mes textes que j’ai envie de partager. A trop parler de l’intime, j’ai pris le risque d’être trop abscons, nombriliste ou difficile à déchiffrer. Je ne maîtrise pas bien cette notion, mais j’ai découvert récemment le terme « d’extime » et je trouve l’idée séduisante. Dans tout les cas si je prends du plaisir à faire ce blog et même sait-on jamais, quelques personnes à le lire, je n’aurai pas perdu mon temps.

Ah et bonne année.