Arcane, Fortiche

J’étais peinard, affalé sur mon canapé, lorsque j’ai décidé (mais ai-je vraiment décidé ? Ou bien les algorithmes l’ont fait à ma place sur cette plateforme responsable de l’uniformisation de nos goûts ?) de débuter Arcane, cette série à coté de laquelle il devient difficile de passer à moins de vivre dans une grotte (ou un éhpad, ce qui revient au même). D’abord avec un brin de scepticisme, il me faut bien l’avouer, étant donné que les adaptations vidéoludiques ne nous ont pas gratifié jusque-là de pléthore de chefs-d’œuvre cinématographiques et que le public cible assez jeune auprès duquel elle connaît un franc succès n’a pas forcément eu le temps (ce qui est bien normal), de se constituer énormément de points de comparaison. Assez rapidement, cependant, je me suis fait embarquer. Je ne me suis pas pris une claque car c’est arrivé progressivement, mais j’ai eu la sensation bienfaisante de plonger dans cet univers comme dans un bain. Les animations sont magnifiques, les personnages sont bien caractérisés (ce qui constitue presque une tautologie en anglais) et la direction artistiques est aux petits oignions (bien qu’un peu générique). Les libertés créatrices prises par rapport au réalisme m’ont fait penser par moments à l’excellent Spiderman: into the spider-verse (mention spéciale au combat Jinx vs Ekko), d’autant plus que les deux œuvres ont en commun de faire des références récurrentes à la culture urbaine contemporaine (parkour, street art et musique pour le dire vite). Quand je pense que ma génération a du se coltiner le travail souvent bâclé du studio Pierrot sur Naruto, sans parler de la précédente dont les animes étaient parsemés de plans fixes pour éviter une surcharge de travail…

L’histoire est, pour la première saison, assez classique. La révolte de jeunes dans une société très inégalitaire et autoritaire est un un thème archi-balisé en SFF (un seul exemple, Hunger Games). L’écriture nous attrape par les relations familiales et amicales. Difficile de ne pas être touché par le lien entre Vi et Powder ou par les efforts de leur père adoptif pour les protéger. Par la suite elle prend de l’ampleur, de plus en plus de personnages apparaissent, Vi perd son statut de protagoniste pour se retrouver sur le même plan que d’autres, des thématiques philosophiques et politiques sont effleurées (parfois de façon un peu trop superficielles cependant)… Par exemple, la lutte contre le terrorisme peut-elle justifier de sacrifier nos libertés individuelles ? (aucun rapport avec une réalité qu’aurait pu connaître un studio français…) Abordons certains des rares défauts. Les personnages subissent des transformations esthétiques et psychologiques qui, bien que je ne sois pas familier de l’univers vidéoludique d’Arcane, me semblent correspondre au fonctionnement par saison de certains jeux (ou bien aux différentes tenues débloquées). Il faut bien l’avouer, cela peut être fun, mais ils m’ont semblé parfois trop brutaux ou arbitraires pour être totalement crédibles. C’est le cas notamment de Viktor qui subit les changements les plus importants et dont le dernier me paraît incohérent. Globalement on peut quand même se féliciter qu’une production à destination d’un public plutôt « jeune » (la différence d’âge entre Jinx et Vi facilite l’identification du spectateur à l’une ou l’autre) aborde avec sérieux des thèmes assez sombres et matures, ce qui n’est sans doute pas pour rien dans le succès de la série (encore une fois c’était aussi le cas de Naruto).

D’autres aspects rappellent l’origine de cet univers, et au delà l’influence grandissante des jeux vidéos sur les séries actuelles (l’importance de la vue à la première personne dans The Last of Us). Les personnages participent à des combats faisant référence à ceux de League of Legend (même si personnellement cela m’a donné envie de les retrouver dans un jeu de baston à la Tekken). De plus, parmi les principaux, aucun ne semble être exagérément fort (sauf une ou deux exceptions) ou faible par rapport aux autres, car on nous ménage la possibilité de tous les incarner. Cela ne gêne pas ceux qui comme moi ne connaissaient pas du tout l’univers car ces passages obligés sont réalisés souvent sous la forme de clips (par exemple Sevika vs Smeech) assez jouissifs. Tout cela aboutit à cet ovni qu’est la série, dernier stade d’une évolution totalement imprédictible depuis un mod gratuit développé sur Warcraft 3 (on pourrait même remonter au premier opus). Abordés séparément aucun des aspects de cette série n’est vraiment original, mais c’est l’excellence de sa réalisation qui en fait au final un jalon déjà marquant de la culture populaire.

L’heure bleue

C’était l’heure bleue. Celle que les photographes attendaient. Comme si l’azur du ciel et de la mer s’était propagé dans l’air par capillarité. Comme si Piran n’était pas une ville réelle mais un songe peint à l’aquarelle. Lorsqu’il avait débarqué du bus plus tôt dans la journée la chaleur l’avait submergé. La lumière était éblouissante et il lui avait fallu quelques temps pour s’adapter. Elle se reflétait dans l’eau et sur la façade des vieux immeubles au charme méditerranéen. La douceur actuelle de la nuit était comme un baume alors qu’il ressentait encore la morsure antérieure du soleil. Après avoir déposé ses affaires, il avait enfin pu s’échapper dans les ruelles à l’atmosphère vénitienne et admirer ce miracle qu’est la place Tartini. Il avait dîné tard, dans la cuisine de l’auberge de jeunesse, dans l’espoir de revoir les quelques voyageurs aperçus auparavant. Lorsqu’il n’avait pas pu reporter plus longuement la fin de son repas, il s’était résolu à sortir et s’était tourné par instinct vers le murmure du large.

Il avait toujours trouvé le ressac apaisant. Une fois il avait passé un mois à Madère et cela avait constitué la période la plus insouciante de sa vie. Alors qu’il déambulait sur les quais parmi les promeneurs anonymes, il ressentait à nouveau cette langueur que lui procuraient les flots. Il s’arrêta au hasard près d’un escalier destiné aux baigneurs et contempla longtemps deux amies qui discutaient sur la jetée. Les cafés restaurants autour de lui procuraient une animation tranquille : quelques buveurs resteraient pour un verre ou deux mais on sentait qu’ensuite chacun rentrerait. Il les envia un moment. Désormais, il s’aventurait au delà de ce qu’il avait exploré le jour, aussi découvrit-il avec bonheur la petite place presque déserte où se trouvaient l’église et le phare qui avait donné son nom à la ville. Arrivé à la pointe, il s’en retourna par un autre chemin et il était tellement plongé dans ses pensées, comme il l’était dans la nuit, qu’il fut surpris d’entendre un couple discuter dans l’obscurité. Quand il pénétra dans le dortoir, la respiration des dormeurs l’informa qu’il était le dernier et une fois dans le lit, il serra les mâchoires pour que personne ne l’entende sangloter.

Lorsqu’il émergea des abysses, la pièce baignait dans une clarté diffuse, voilée par les rideaux bleus des fenêtres. Il résista à sa première impulsion de faire des plans pour la journée, s’accouda et entreprit de parcourir quelques pages du livre de poche qu’il avait emporté dans son escapade. Quand la voisine du lit d’à coté se leva, une jeune allemande avec laquelle il avait brièvement sympathisé la veille, cela n’arrêta pas sa lecture de « Vénus et la mer » de Lawrence Durell. Elle commença à se déshabiller et il feignit de ne pas s’en apercevoir, dans une attitude qu’il souhaitait être celle d’un gentleman, mais il n’était plus totalement concentré sur les mots. Enfin elle se retrouva en sous-vêtements juste à ses cotés et il ne put s’empêcher d’être profondément troublé. Il eut d’abord la tentation de faire semblant de dormir, mais après réflexion elle ne pouvait ignorer qu’il était réveillé. Et puis n’était-ce pas légèrement vexant ? Il se demanda ensuite si elle n’agissait pas ainsi pour attirer son attention et coula un regard dans sa direction, mais elle se comportait avec un tel naturel qu’il se résigna à écarter cette hypothèse à laquelle il aurait pourtant bien aimé croire. Il ne savait pas s’il était plus touché par la confiance qu’elle lui témoignait ou par sa beauté. Il retrouvait en elle, dans la pureté de ses lignes et sa carnation perlée, quelque chose d’une statue antique surgie de l’océan. Elle prit tout son temps pour se changer, puis sortit de la pièce, mais demeura à jamais dans sa mémoire.

Il était assez tôt pour qu’il prit un café en se laissant bercer par la rumeur des vagues. Lorsqu’il entra dans l’établissement situé sur le port, il s’arrêta sur le seuil, surpris par la hauteur de plafond et la décoration à l’ancienne. Il s’installa malgré tout sur la terrasse, afin de profiter à l’ombre de la réverbération du soleil sur les vieilles pierres. Son regard se posa sur la ligne d’horizon tandis qu’il percevait l’inénarrable cri des mouettes s’éloigner ou se rapprocher selon les aléas de leurs jeux aériens. Il songea qu’il ne pourrait pas rester éternellement. A travers ses pensées, deux yeux bleus le fixaient, prisonniers d’un corps qui sombrait.

Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma

 Dans la première version de ce texte, j’avais longuement développé sur les circonstances qui m’avaient poussé à regarder ce film et sur la cérémonie des César, où Céline Sciamma aurait mérité de recevoir celui du meilleur réalisateur. A la relecture, je m’aperçois qu’il s’agit plus d’une analyse que d’une critique et que de nombreux points ne sont pas ou très peu abordés : l’histoire d’amour, le regard lesbien, l’aspect fantastique, le personnage de Sophie…

L’une des premières scènes est révélatrice des intentions du film. Le protagoniste, une jeune femme peintre, est dans une chaloupe remplie d’hommes dont ont ne voit pas le visage. La boite contenant son matériel de peinture tombe à la mer et elle saute à l’eau pour la récupérer, sans qu’aucun autre personnage ne réagisse. Cela montre à la fois qu’il s’agit d’une femme indépendante qui n’attend pas qu’on lui vienne en aide et que les hommes sont pratiquement absents du récit. En effet, par la suite l’intrigue prend souvent la forme d’un huis-clos entre quatre, puis trois femmes, et les rares excursions à l’extérieur de ce gynécée, pendant cette parenthèse qui dure la majeure partie de l’histoire, ne les font croiser également que des femmes. Du père de la jeune fille en feu par exemple, dont on peu imaginer qu’il est mort ou parti en expédition maritime, il ne sera jamais question. Cela pourrait être comme dans Les Invisibles un état de fait dicté par le sujet (même si celui-ci est déjà un choix), mais il s’agit bien plus ici d’un parti pris d’une vision féminine, car les personnages secondaires masculins qui apparaissent au début et à la fin ne retiennent tout simplement pas vraiment l’attention. Céline Sciamma fait le choix de contribuer à rééquilibrer la représentation des genres dans le cinéma, étant donné la surreprésentation écrasante des hommes.

Elle a l’intelligence de ne pas en faire une démonstration, car comme l’a écrit Marcel Proust : « Une œuvre où il y a des théories est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix. » Les hommes ne sont d’ailleurs pas présentés forcément de façon négative, comme en témoigne la rencontre entre l’amateur d’art et la peintre au Salon. La condition féminine est pourtant au centre de leur échange, car elle a inscrit son tableau au nom de son père, sans doute pour pouvoir l’exposer et il ignore qu’il s’agit en fait du sien. Pourtant, une fois qu’il est informé de son erreur faite de bonne foi, il continue son commentaire de l’œuvre, emporté par son enthousiasme, tandis qu’elle tourne à peine la tête dans sa direction et que la caméra reste centrée sur elle. La mise en abyme est évidente entre la réalisation qui choisit un point de vue féminin et le personnage de la femme peintre, qui elle-même se bat pour être une artiste dans un univers masculin. Le parallèle est d’ailleurs souligné par le titre d’un des tableaux qui est le même que celui du film. En revanche, celle qui condamne sa fille à un mariage forcé est la mère, parce que cela se fait ainsi et afin de pouvoir retourner en Italie, son pays d’origine dont sa propre union l’a privé. Elle apparait par ailleurs comme une personne humaine et drôle, ce qui n’enlève rien à la violence de l’injustice qu’elle lui fait subir.

Enfin, il serait criminel d’écrire sur Portrait de la jeune fille en feu sans dire qu’il s’agit d’une histoire d’amour et sans évoquer ses qualités artistiques. La mise en abyme avec son sujet, déjà évoquée, s’exprime également par l’attention accordée à l’image. Celle-ci est inspirée par la peinture de l’époque et possède une douceur comparable à celle que pourrait fournir de la pellicule Portra, bien que le tournage se soit effectué en numérique. Une grande précision est de mise dans les cadrages, malgré un classicisme tout à fait justifié et j’ai particulièrement apprécié qu’une cinéaste fasse enfin attention à l’harmonie des couleurs, chose devenue rare aujourd’hui, où il ne s’agit souvent plus d’un choix artistique par rapport au noir et blanc mais d’un choix par défaut, d’un non-choix, dont on ne tire pas conséquence. La photographie et les costumes font partie de cet ensemble qui fait que n’importe quel plan, même immobile, puisse être contemplé avec plaisir. Les acteurs sont justes sans exception. A titre personnel j’ai été particulièrement touché par l’interprétation de Noémie Merlant, tout en nuance et en observation, même si c’est l’alchimie du couple qu’elle forme avec Adèle Haenel que l’on retient avant tout. Si j’avais un seul reproche à faire, c’est la tendance parfois à tomber dans un symbolisme un peu facile comme lors de la scène du premier baiser.

L’épée de brume

C’était l’aube. Il s’en apercevait car l’épaisse brume autour de lui pâlissait légèrement. La muraille de bambous qu’il traversait était de moins en moins monochrome. Il était attentif à chacun de ses gestes, mais il avait effectué ce chemin tant de fois qu’il aurait pu marcher les yeux fermés. Sur sa gauche il y avait le ruisseau qui gazouillait doucement, sur sa droite vers l’avant ce rocher sur lequel il s’était déjà assis longuement pour contempler la forêt. Il n’en avait plus pour longtemps avant d’arriver à sa destination. Quelques centaines de pas plus loin l’ombre du couvert végétal céda la place à un vaste espace dégagé, dont l’extrémité opposée donnait sur le vide. Si quelqu’un s’en était approché, il aurait pu observer le flanc de la montagne décliner dans un chaos de branches et de rochers, jusqu’à ce que sa vision soit obstruée. Il s’avança avec une démarche mesurée vers le centre et s’immobilisa. Un regard extérieur qui l’aurait observé attentivement aurait remarqué sa poitrine se soulever lentement sous l’effet de sa respiration, mais en dehors de cela son attitude était aussi parfaitement calme que celle du héron qui guette sa proie. Il s’appliqua à clarifier son esprit et à le purifier des pensées dont il n’avait pas besoin pour l’instant. Une seule à la fois, afin de lui permettre de naitre, d’effectuer la totalité de sa course comme une flèche qui aurait traversé le ciel, puis de retourner dans le néant. Il était attentif successivement à ce qu’il ressentait dans son corps, mais aussi à la rosée du matin et au léger mouvement des feuilles au dessus de lui. Quand il se sentit prêt, il détacha le fourreau qu’il portait jusque-là à la hanche, le souleva à hauteur de ses yeux et en retira l’épée avec une très grande précaution. Une fois que cela fut fait, il posa délicatement sur le sol l’objet qu’il tenait de la main gauche, puis avec une conscience aiguisée du poids de l’arme dans celle de droite, se positionna en garde.

Son premier mouvement, ni rapide ni lent, fut aussi fluide que celui de la carpe dans la rivière et sa lame projeta le même reflet que celui du jour au passage sur ses écailles. Le second en découla naturellement, un coup en diagonale, puis il enchaîna par un tour sur lui-même qui l’amena à porter une attaque latérale. Ses actions se succédèrent de plus en plus rapidement : parade, riposte, feinte… Il tourbillonnait et semblait combattre un ennemi invisible, sans qu’aucun des adversaires ne puisse prendre le dessus. Le spectacle rappelait par sa grâce certaines parades amoureuses de grands oiseaux dont l’extravagance gestuelle devait indiquer la forme physique exceptionnelle, mais il mettait dans chacune de ses improvisations une telle force et une telle intention que cela ne laissait aucun doute sur la volonté de tuer qu’il y avait derrière. Nombre de ces positions étaient inspirées par l’écoute de l’univers, mais la violence de celui-ci devait être insufflée à un point et à un instant précis. La chute d’un rocher ou le craquement d’une branche pouvaient être un danger mortel, tout comme le métal forgé et l’homme le mieux entraîné. Enfin il s’arrêta quand il sentit que c’était le moment, la respiration plus rapide mais sans exagération et la sueur qui perlait à son front. Il fut surpris de sentir la fraîcheur l’embrasser à travers son vêtement. Une douce fatigue se répandait dans ses muscles alors qu’il leur permettait de prendre du repos. La lumière avait changé, elle était plus vive et plus chaude. Au loin, les derniers restes de brume s’effilochaient entre les cimes des montagnes dont il n’avait pu apercevoir au mieux que la silhouette auparavant. Attentif à tout cela, il fit face au soleil, puis ferma les yeux afin de profiter pleinement de ses rayons.

Quelques jours plus tard il était assis au Pavillon des soupirs, face à une jeune femme dont les manières et la simplicité élégante de sa mise indiquaient qu’elle avait reçu une éducation raffinée. Il la regardait attentivement, tandis qu’elle préparait le thé, avec la concentration et le relâchement que révélaient chacun de ses gestes. Puis, ils burent dans un silence quasi parfait, troublé seulement par le frémissement du vent dans les branches d’un saule situé non loin. Le temps était agréable et l’aménagement du jardin invitait à l’apaisement. Enfin leurs regards se croisèrent et d’un commun accord ils mirent fin à cette attente. Comme il ne montrait pas la volonté de prendre la parole, ce fut elle qui s’adressa à lui :
« Vous avez accepté mon invitation sans rien savoir de moi et je vous en remercie. J’imagine que vous brûlez d’en apprendre plus sur son objet.
— En effet, je ne voulais pas troubler ce moment par mon impatience, mais il est vrai que vous avez suscité ma curiosité. »
Elle eut un sourire spontané et se tourna avec la même délicatesse qu’auparavant pour saisir un rouleau de papier qu’elle lui remit sans cérémonie. Perplexe, il le déroula sur ses genoux puis demeura saisi d’étonnement. Un seul caractère était largement calligraphié qui indiquait le mot « épée ». De surprise il ne put s’empêcher de laisser échapper plus fort qu’il ne l’aurait voulu :
« Vous connaissez le maniement des armes ! »
Cette fois un rire délicat s’épanouit sur les lèvres de son hôte.
« Non, je ne suis pas l’une de ces femmes guerrières que l’on croise dans les légendes. Finalement vous êtes plus romantique que vous ne le laissez paraître. »
Il y avait dans cette dernière phrase une légère moquerie, mais aussi une douceur qu’il n’avait plus goûtée depuis trop longtemps. Il observa de nouveau son visage et s’aperçut avec étonnement qu’il ne l’avait pas fait correctement auparavant. La pâleur de sa peau contrastait avec le noir soyeux de ses cheveux, comme le papier le plus blanc qui aurait reçu la trace de l’encre la plus intense. Son détachement du monde lui avait fait manquer la beauté de la courbe en amande de ses yeux et l’expression vivante qu’il y avait en eux. Un long frisson le parcourut sans qu’il ne sut pourquoi. Soudain, il comprit que son regard devenait insistant.
« Pardonnez ma méprise, lorsque j’ai vu la force et la vigueur de ce trait cette idée s’est imposée en moi. Votre maîtrise de vous-même et votre compréhension de la préparation du thé m’ont fait penser que vous en étiez l’artiste.
— Votre erreur est naturelle et c’est bien moi qui ai manié le pinceau, mais d’une certaine manière vous en avez guidé le tracé. »
Il ne montra aucun signe qui put marquer sa surprise mais il craignait qu’elle ne fût trop évidente. Il avait l’impression d’être face à un adversaire dont il ne pouvait prédire aucun mouvement. Ce fut encore le cas lorsqu’elle s’inclina légèrement en avant.
« C’est à mon tour de vous présenter des excuses. J’ai pour habitude de m’éloigner seule dans les montagnes afin de chercher l’inspiration pour peindre des paysages. C’est à cette occasion que je suis tombée par hasard sur l’un de vos entraînements et je n’ai pas osé me montrer. Je sais à quel point c’est inconvenant mais je suis restée un moment car j’ai tout de suite saisi qu’il y avait un parallèle entre votre pratique de l’escrime et celle de la calligraphie. Si j’arrivais à saisir votre état d’esprit j’avais la certitude de pouvoir progresser. »
Il était troublé. Inconvenant était un mot faible pour désigner l’attitude d’une dame de la société qui aurait épié un homme s’appliquant à des exercices physiques dans un endroit isolé.
« Ma réaction vous prouve que vous avez eu raison. On dit qu’étudier la calligraphie des grands maîtres de l’épée permet de mieux comprendre leur style. Je n’en avais pas la certitude jusqu’à maintenant. De plus, la chaleur dans votre voix lorsque vous parlez de votre art montre votre sincérité. »
Les joues de la jeune femme se teintèrent brièvement de la couleur du cinabre et son regard s’intensifia. Elle marqua une pause dans la conversation et lorsqu’elle reprit son ton se fit plus confidentiel.
« Si vous me permettez de poser une question plus personnelle, pourquoi vivre ainsi dans la montagne aussi isolé ? »
Il avait acquiescé légèrement lors de la première partie de la phrase et affichait à présent un sourire ambivalent.
« Vous êtes trop polie pour aller jusqu’au bout de votre pensée, mais vous vous demandez également pourquoi un homme d’armes reste à l’écart alors que la guerre ravage le pays.
— Vous lisez en moi comme dans de l’eau pure. J’ai vu sur la route des villages ravagés par les flammes et des cadavres parsemer les champs. Vous êtes un combattant de valeur et je n’ai nul doute que votre honneur vous pousse à protéger ces gens.
— Puisque vous ne maniez pas les armes il est peu probable que vous ayez déjà tué quelqu’un. Vous n’avez pas vu le regard du mourant vous adresser une dernière supplique après que vous l’ayez transpercé. Vous ne le revoyez pas toutes les nuits. Sa vie a-t-elle moins de valeur que celle du paysan qu’il s’apprêtait à frapper ? Combien de milliers de soldats faut-il supprimer pour assurer sa sécurité ? Qui affronter et qui épargner ? Il y a peut-être une manière d’agir juste mais pour l’instant je n’ai pas encore la sagesse pour la trouver. »
Le silence s’imposa soudainement. Malgré tout l’emprise qu’il avait sur lui, il avait eu conscience que son ton s’était presque imperceptiblement durci. Pendant ce temps les yeux en amande n’avaient pas cillé.
« Alors pourquoi continuez à vous entraîner ?
— Lorsque vous prenez le pinceau, est-ce par besoin d’écrire ? »

La saison avait changé. Son pas crissait sur la neige et la buée se formait devant ses lèvres. Les arbres nus se dressaient sur les montagnes éclatantes et leurs bras décharnés le faisaient songer au trait hésitant dessiné par un vieillard grelottant de froid. Tout près, contre son torse, se tenait la missive que lui avait apportée ce matin un jeune garçon tremblant de froid. Il n’avait pas voulu la lire sur le moment. Il avait préservé cet instant et il avait bien du mal maintenant à conserver la promesse qu’il s’était fait. Ses pensées s’échappèrent en suivant le vol d’une corneille… L’exercice lui faisait du bien. Cela l’aidait à évacuer la sensation au creux de son ventre lorsqu’il repensait à elle. Malgré tout, bien souvent le paysage prenait la forme de ses yeux depuis qu’elle avait repris son voyage. Il poussa un soupir, sous le poids de cette pensée mais aussi parce qu’il apercevait enfin l’orée du bois. Il s’avança à découvert et s’appliqua comme si c’était la première fois. La lumière avait cette qualité particulière qu’elle n’a que certains jours parmi les plus courts de l’année, lorsque tout semble apparaitre dans une parfaite clarté. Il contemplait paisiblement tout autour de lui et enfin retira la lettre, puis l’ouvrit. Tout d’abord il demeura stupéfait. Il n’y avait rien d’écrit, pas même un caractère. Seulement un cercle exécuté d’une main de maître qui se terminait par la trace du geste qui relevait le pinceau. Celle-ci était si intimement liée avec l’origine de son propre trait, qu’elle peignait l’esquisse d’un éternel recommencement. Après un long moment immobile, l’homme remit le papier contre lui. Il sourit, posa son arme et se mit à danser.

Guanajuato

Descendu des collines d’où l’horizon flamboie
J’errais avec langueur dans la foule mexicaine,
Enivré de soleil qui se posait sur moi
Tel le regard lointain d’une femme incertaine.

La ville tout entière se tenait de guingois
Me murmurait tout bas des légendes anciennes,
Celles d’un hidalgo ; elle me menait tout droit
Vers un square arboré, au sein, une fontaine.

Du voyage lassé je cherchais le repos,
Me baignais dans les mots d’un livre dont l’auteur
Adoucissait le sort d’un exil intérieur.

Car j’avais fui l’Europe qui manquait de couleur,
Dans l’espoir de trouver – je sais, c’était idiot !
En plein cœur de l’hiver un amandier en fleurs.

Le lac

Quelque part il y a un lac
Niché au cœur d’un bois
Deux cygnes s’y déploient
Sans craindre le moindre ressac

Sous la frondaison des arbres
D’or mêlé d’amarante
Glissent sur l’onde lente
Ce couple ailé de marbre

C’est en cet endroit que j’aime
Parfois me réfugier
A l’intérieur de moi-même
Sans aucun invité

Je rêve de m’y installer
Y écrire un roman
Pourquoi pas bâtir un chalet
Laisser passer le temps

Je serai loin du monde
Bercé seulement par le vent
Le chant de la colombe
Et les reflets sur l’eau changeants

Nul ne pourra m’y retrouver
Personne d’autre que toi
Car c’est vain tout cela
Sans la violence de tes baisers

À sa fenêtre

Ce n’était qu’un sourire vu à sa fenêtre
D’une jeune fille qui songeait peut-être
Le visage au soleil et les pieds sur le toit
Qu’il était bon simplement de demeurer là

Et pourtant ce sourire, ce visage, cette joie
M’ont fait revenir à cet endroit plusieurs fois
Dans l’espoir, toujours vain, de pouvoir recroiser
Le regard de la belle, la jeune fille au thé

En effet elle tenait entre ses deux mains jointes
Un soleil plus petit, comme une figure peinte
Par Renoir ou Manet, un jour bien inspiré

Si jamais je devais retrouver l’inconnue
Il est fort probable que je serais déçu
Tellement il est vrai que j’en aime l’idée

Le songe d’une nuit codée

Antocha avait un peu un look de jeune prof d’Histoire ou d’auteur de BD, ce qui dans The World était assez exotique étant donné que la place où il se trouvait était parsemée d’elfes, de magiciens, de dryades… Barbe de trois jours, lunettes à montures noires, jean usagé et surtout veste d’un kaki informe venaient compléter sa panoplie. Il transportait parfois comme ce jour-là, un sac de toile brun d’où il sortait régulièrement un carnet pour prendre des notes. Le soir tombait et les quelques avatars présents se dispersaient lentement à New London, si bien qu’au bout d’une heure il se trouvait seul à ce carrefour entre Secret Alley et Forgotten Street, tout près d’une entrée invisible d’Ancient Park, à coté de laquelle il était adossé à une statue de Cupidon qui semblait sur le point de s’envoler. Soudain, une fée pas plus grosse que sa main et visiblement essoufflée, arriva sur son épaule.
« Désolé, j’ai fait tout ce que j’ai pu… »
D’un seul coup d’œil il remarqua qu’elle s’était apprêtée, ce qui venait en partie contredire ses propos. Elle était élégamment engoncée dans un superbe corset noir qui mettait indubitablement ses avantages en valeur. De fines volutes multicolores parcouraient une partie de son visage, ce dont il ne fut pas surpris car elle recourrait de temps en temps au maquillage artistique.
« Allons-y, cela vient à peine de commencer. »
Ils se dirigèrent vers un bâtiment néo-classique surmonté d’une coupole, mais qui dégageait néanmoins une légère impression de laisser-aller, car des plantes vivaces s’étaient immiscées entre les marches du podium. A l’intérieur un grand hall plongé dans une semi-obscurité était aménagé de fauteuils disparates, sur lesquels étaient allongées une dizaine de silhouettes, face à une estrade. Ils se glissèrent silencieusement vers une table dans un coin, puis s’y installèrent avant de reporter leur attention vers la scène. Celle-ci représentait une chambre dont le quatrième mur, celui du coté du public, aurait été invisible comme souvent dans les conventions théâtrales. Un lit occupait une bonne part de l’espace et plusieurs éléments de décor avaient pour fonction de donner une impression de réel. A droite, il y avait une porte fermée mais par laquelle était sans doute entré l’acteur, tandis qu’à gauche le plafond en biais qui descendait très bas comme dans certaines pièces situées sous les combles, était percé d’une baie vitrée à travers laquelle un ciel d’encre et le pâle visage de la lune ne laissaient aucun doute sur l’heure avancée de la nuit. Un personnage à la figure mélancolique et aux frusques d’un autre temps se tenait dans une position étrange, le corps de face et la tête tournée en direction de l’astre. Lorsqu’il parlait, c’était d’une voix éthérée qui portait pourtant parfaitement, pas du tout naturelle. Ce tableau baignait dans une lumière bleutée qui singeait les ténèbres mais était suffisante pour permettre aux spectateurs d’apercevoir les moindres détails. Quand au texte, il s’agissait d’un monologue qui délayait longuement sur les désavantages de la vie, écrit probablement par une âme encore jeune, un esprit sensible, non pas totalement dénué de talent mais qui n’avait pas encore trouvé sa plume. Antocha crut y percevoir quelques références maladroites au premier acte de La Mouette de Tchekhov, ce qu’il accueillit avec bienveillance. Il était surtout concentré sur les moindres aspects de la mise en scène, comme s’il espérait y découvrir une vérité cachée, imperceptible au commun des mortels.

Une fois le spectacle terminé, ce qui ne fut pas long car il ne durait qu’un acte, ils décidèrent de rester un moment et commandèrent deux bières. La fée était assise sur le bord de la table et avait été servie dans le verre le plus minuscule qu’on ait pu trouver, malgré tout en proportion à sa taille beaucoup plus grand que celui du plus aguerri des buveurs. Après avoir trempé son museau dedans, elle s’essuya du revers de la main et commenta :
« Un peu étrange cette pièce. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Carille, c’est extraordinaire !
— J’aurais cru pourtant que tu étais plus difficile en matière de théâtre. Surtout toi. »
Il fit un geste comme pour évacuer la question mais conserva son enthousiasme.
« Je ne parle pas des qualités artistiques ! Ne vois-tu pas ce qui vient de se dérouler ? »
Son amie qui s’était penchée à nouveau sur son breuvage releva la tête avec un regard interrogateur, il n’attendait que cela pour continuer.
« Ils auraient pu se contenter de faire une vidéo ou une animation, ce qui aurait eu peu d’intérêt. Au contraire, ils ont décidé de respecter les contraintes physiques du jeu comme dans la vie réelle ! As-tu remarqué que le décor n’est pas seulement visuel mais occupe l’espace ? Que la lune était déplacée grâce à un système de poulies ? Même les costumes ont été créés à part avant d’être portés. Autrement dit, ils n’ont pas fait semblant de faire du théâtre comme nous faisons semblant de boire cette bière, même si nous ressentons toutes les sensations physiques qui vont avec, mais ils ont fait une véritable représentation, dans un monde virtuel. De la même manière qu’il y a des photographes qui utilisent un appareil dans le jeu pour prendre des clichés, c’est peut-être le début d’une révolution des arts du spectacle. A quand des musiciens qui produiront des concerts live uniquement en manipulant des instruments comme dans la vie réelle ? Et nous ne sommes même plus capables de faire la différence ! »
Elle hochait légèrement la tête, montrant clairement qu’elle n’avait pas pensé à tout cela mais qu’elle en comprenait les enjeux. Tout à coup, un jeune faune s’approcha de la table pour intervenir, ses traits s’animaient avec passion malgré le masque de colère rentrée sur son visage.
« Excusez-moi, j’ai entendu par hasard votre conversation mais je ne peux pas vous laisser dire ça. S’il n’y a pas la présence physique d’un comédien ce n’est pas du théâtre ! »
La petite voix flûtée de Carille émergea de derrière un verre déjà à moitié vide.
« Pourtant avec la technologie Reality Immersion, ce sont bien les gestes d’un être humain qui sont fidèlement retranscrits en direct et non de grossières commandes comme dans les anciens programmes.
— Ce n’est pas la même chose ! Jamais des ingénieurs ne seront capables de reproduire la tension presque mystique entre les acteurs et les spectateurs due à la présence sur scène. La sueur sous la chaleur des projecteurs, le murmure du public avant le lever de rideau, le trac qui noue le ventre et fait oublier le texte, la peur instinctive de dévoiler ce qu’il y a de plus intime en nous devant des inconnus et de savoir que chaque instant de passé l’est pour l’éternité. Au départ le théâtre était un moment de communion d’une foule, comme dans certaines cérémonies religieuses, qui s’est codifié et sophistiqué avec le temps. Mais notre société n’accepte plus les contacts physiques et ne laisse plus la place à l’expression des corps, cachés derrière des interfaces informatiques. »
Ses yeux brûlaient de fièvre, comme s’il revivait les sensations dont il parlait.
« Ta remarque est tout à fait juste, reprit Antocha, conciliant. Peut-être nos corps sauront-ils toujours faire la différence entre la présence physique et virtuelle… ou pas ! »

Peu de temps après, ils étaient sur le perron et profitaient de la douceur d’une nuit d’été. Le compagnon de Pan s’était éclipsé, tout comme le reste des spectateurs. Le visage de la fée était empourpré et sa voix se fit plus aiguë encore qu’à l’habitude :
« Dis moi Antocha, j’ai toujours voulu savoir, est-ce que tu ressembles à ton avatar ? »
Le jeune homme haussa les épaules.
« Je suis peut-être un peu moins beau.
— Si ce n’est qu’un peu alors ça va ! Je dois filer, j’ai un examen demain. »
Puis elle l’embrassa sur la joue et repartit aussitôt. Il la regarda s’éloigner avec un léger sourire, visiblement elle ne volait plus très droit. Lorsqu’elle fut hors de portée de vue, il toucha délicatement sa peau à l’endroit où il avait reçu le baiser. Il savait que ce n’était qu’une sensation produite dans son cerveau par un ordinateur, mais il était tout de même troublé. Il décida de faire une promenade dans les rues maintenant désertes avant de se déconnecter. Les étoiles étaient magnifiques et il se désola une fois de plus qu’un ciel pareil ne soit plus visible dans le monde réel, à cause de la profusion de satellites envoyés justement afin de permettre un débit suffisant pour qu’il puisse en être le témoin virtuel. En longeant Ancient Park, il reconnut le son de grillons et médita longuement sur le souvenir d’enfance qui avait du être à son origine.

Lectures 2019

L’Œuvre, Emile Zola,

Ce qui m’a attiré chez Zola c’est que certaines personnes en sont passionnées au point d’avoir lu la totalité de sa fresque des Rougon-Macquart, loin de l’image un peu chiante d’écrivain scolaire qui lui colle à la peau. Et en effet, c’est vivant, ça bouge, un peu mélodramatique sans tomber dans le superficiel grâce à l’intelligence du propos et je n’ai jamais retrouvé l’ennui que j’ai rencontré par exemple lors de la lecture d’Eugénie Grandet de Balzac, malgré une fin complètement désespérée. En plus de cela, L’Œuvre m’avait été conseillé lors de mes études d’Histoire de l’art à l’université pour sa description du contexte artistique de l’époque et j’ai beaucoup apprécié le récit du Salon de peinture et de sculpture, qui était l’événement majeur de la vie culturelle. Zola était journaliste et critique d’art avant même de devenir célèbre comme écrivain, ami proche de Cézanne qui fut la source principale d’inspiration pour le personnage du peintre presque génial mais incompris et on sent qu’il maîtrise son sujet.

 

Peer Gynt, Henrik Ibsen

Là encore une lecture scolaire, puisque j’avais acheté le livre suite à un spectacle vu en classe de seconde, à une époque où je n’avais pas vraiment réussi à me mettre dedans. J’ai donc récidivé lors d’une nuit d’insomnie et cette fois je suis entré dans cette pièce monumentale qui peut se lire comme un roman, drôle et mélancolique à la fois. Je me suis identifié facilement à ce conteur, hâbleur, génial et misérable, qui voyage à travers le monde et vit des aventures extraordinaire pour chercher ce qui l’attend chez lui pendant tout ce temps… Certaines scènes m’ont donné des envies de mise en scène, ce qui n’est pas banal, d’autres m’ont laissé un goût doux-amer.

 

Tokyo Express, Seichô Matsumoto

Un classique de la littérature policière nippone selon la quatrième de couverture. Un récit un peu sec dont l’intrigue constitue l’intérêt principal et qui se lit assez bien. C’était suffisant pour attendre la fin de la dernière séance de la journée lorsque je travaillais dans un cinéma.

 

Nous voulons des coquelicots, Fabrice Nicolino et François Veillerette

Nous voulons des coquelicots, c’est à la fois le nom d’un mouvement et du manifeste qui l’accompagne, demandant l’interdiction de tous les pesticides de synthèse en France. Le texte revient sur l’histoire de cette industrie et de l’incroyable travail de lobby exercé par celle-ci depuis des décennies. Un sujet ardu rendu accessible grâce aux nombreuses connaissances et à la plume fluide des auteurs. On ne retient pas tout mais l’indignation demeure. Pour le reste : https://nousvoulonsdescoquelicots.org/

 

Sur le contrôle de nos vies, Noam Chomsky

Je ne fais pas partie de ces militants de la gauche radicale qui idéalisent Chomsky, comme dans le film Captain Fantastic, où sa date de sa naissance remplace avec humour celle de Noël, mais le bonhomme m’intéresse néanmoins et j’étais curieux de le lire depuis un moment. Un petit livre qui est le compte-rendu d’une conférence dans lequel il dénonce la financiarisation de l’économie et déclare un peu par provocation qu’il est capitaliste en comparaison des néolibéraux. Toujours intéressant mais loin d’être indispensable.

 

Vivre une vie Philosophique. Thoreau le sauvage, Michel Onfray

Offert pour mon anniversaire par ma famille qui connait mon enthousiasme pour l’auteur de Walden. Un petit livre pas désagréable à lire mais un peu léger et qui n’apporte pas grand-chose de nouveau. Je me suis surpris à me demander une fois la dernière page terminée quelle était sa raison d’être, hormis le fait que le nom de Michel Onfray sur la couverture assure à peu près de le vendre correctement… D’autant plus que j’ai relevé une erreur et que certains commentaires m’ont paru étonnants.

 

Huis-Clos, Jean-Paul Sartre

Ouais, pas mal.

 

Une histoire populaire de la France, Gérard Noiriel

Commencé parce qu’il était sur la table basse d’une amie, à coté du canapé dans lequel j’ai dormi pendant quelques jours… Le livre qui m’a redonné envie de m’intéresser à l’Histoire. Un énorme travail (832 pages !) qui raconte l’Histoire de la France, de la Guerre de Cent Ans jusqu’à aujourd’hui, en insistant sur les rapports de domination souvent escamotés du récit officiel. Une démarche inspirée de celle d’Howard Zinn et de son best-seller Une histoire populaire des Etats-Unis. Avez-vous déjà entendu parler par exemple du soulèvement massif des paysans alsaciens au début du XVIème siècle ? Saviez-vous que des blancs très pauvres vivaient aux Antilles, à l’époque de l’esclavage, mélangés à la population noire ? Un ouvrage impressionnant, par l’étendue des sujets et de la période abordés et par la bonne distance gardée par l’auteur, capable de prises de positions sans perdre l’art de la nuance.

 

Le vieux qui lisait des romans d’amour, Luis Sepulveda

Un roman qui avait tout pour me plaire, avec son histoire se déroulant en Amazonie, sa poésie sud-américaine et sa morale écologiste, par un auteur dont j’avais adoré Dernières nouvelles du Sud, mais allez savoir pourquoi, je suis resté un peu sur ma faim.

 

Greenpeace France. Une histoire d’engagement, David Eloy

Un livre-somme sur l’histoire de la branche française d’une des plus grandes ONG écologistes au monde. Passionnant, rempli d’anecdotes, aussi complet que possible, je l’ai dévoré comme un policier en quelques jours.

 

Un Egyptien dans la ville, Steven Saylor

Un ami m’a offert un jour un roman policier de cet auteur se déroulant dans la Rome antique. Chaque exemplaire de cette série que j’ai lu depuis est fidèle aux souvenirs laissés par les précédents : intéressant, suffisamment prenant malgré certains passages un peu didactiques et d’une grande fidélité historique qui rend crédible l’immersion. Celui ne fait pas exception.

 

Vingt ans après, Alexandre Dumas

Une relecture d’un roman que j’avais adoré adolescent, mais après tout une nouvelle lecture, car si le livre n’a pas changé ce n’est pas le cas du lecteur. Comme d’habitude chez Dumas, ce qui frappe c’est la facilité apparente de la prose et le don de nous faire entrer dans le récit d’aventure. La suite du génial Les Trois Mousquetaires gagne en complexité ce qu’elle perd en éclat : l’amitié de ceux dont la devise était « un pour tous et tous pour un » n’est plus aussi évidente qu’auparavant et est traversée à l’heure de la Fronde par des dissensions politiques. Les motivations des personnages sont moins nobles également : la principale de D’Artagnan n’étant plus l’honneur mais le désir d’avancement… Au fur et à mesure cependant les quatre hommes retrouvent un peu de leur esprit d’antan, les poussant à réaliser de nouveaux exploits. L’auteur brille peut être encore plus qu’à son habitude par la description vivante du contexte historique malgré les nombreuses infidélités à l’Histoire afin de faciliter la lecture. Malgré cela, il m’a fallu un long moment pour le finir à cause du sentiment parfois un peu vain ressenti face à l’enchaînement des péripéties et de mon agacement dans la deuxième partie devant l’exaltation béate de la royauté anglaise. Bref, un grand roman d’aventure malgré ses défauts.

 

La Belle Sauvage, Philipp Pullman

Malheureusement, je n’ai pas retrouvé la magie du cycle Les Royaumes du Nord. En effet, le premier tome de cette nouvelle trilogie placée chronologiquement avant la précédente est décevant sur bien des points. La plume est toujours fluide, c’est assez agréable à lire par certains aspects, mais l’histoire est décousue et beaucoup moins inventive. Le long voyage en canoë en particulier est répétitif et certains passages un peu trop symboliques ne m’ont pas convaincu.

 

Le monde comme si, Françoise Morvan

Françoise Morvan, j’en ai d’abord entendu parler dans le livre Partages, édition d’un an de chroniques sur facebook de son compagnon André Markowicz, considéré comme l’un des meilleurs traducteurs des classiques russes en français et en particulier d’un énorme travail sur Dostoïevski. A cette occasion, je me suis d’ailleurs aperçu qu’ils avaient traduit ensemble les œuvres de Tchekhov, dont Les Trois Sœurs dans l’édition qui nous avait servi à monter cette pièce quand j’étais dans un atelier théâtre étudiant. Comme le fait remarquer Markowicz, il est d’ailleurs étonnant qu’on ne se rappelle souvent que de son nom alors qu’il s’agit d’un travail en collaboration. Dans ces chroniques, il s’indigne des menaces et diverses tentatives d’intimidation exercées à l’encontre de sa compagne, suite à son essai Le monde comme si, très critique du mouvement indépendantiste breton. Ayant moi-même conservé un souvenir un peu agacé du chauvinisme local lors de mes trois années d’études à Nantes, j’ai été piqué par la curiosité.

La première partie de ce livre se lit comme un récit autobiographique assez plaisant et non dénué d’humour, d’une jeune fille naïve de parents bretons mais élevée à Paris et qui fait des pieds et des mains pour obtenir une affectation de l’éducation nationale dans le coin paumé de Bretagne, où depuis l’enfance elle a passé ses vacances. Très vite, une fois sur place, son travail d’étude de poètes régionaux la mène à se rapprocher du mouvement de promotion de la culture bretonne et elle participe par exemple, avec d’autres parents d’élèves, à la création d’une école Diwan. Cette longue introduction permet de saisir son parcours personnel, jusqu’au point de bascule où, suite à un conflit avec son directeur de thèse Pêr Denez, elle se retrouve bien malgré elle en guerre ouverte avec un milieu dont elle faisait partie. Certains propos qui lui sont prêtés par ses opposants la poussent alors à se pencher sur l’histoire du mouvement nationaliste breton qui constitue le véritable sujet de cet essai, et l’amènent de découvertes en découvertes. On y apprend par exemple que l’Allemagne nazie a fourni des armes à des indépendantistes bretons. Que plusieurs figures majeures du mouvement ont collaboré pendant l’occupation. Que les principaux journaux indépendantistes avant la seconde guerre mondiale étaient ouvertement antisémites. Etc, etc. Evidemment la sortie de ce livre a créé une immense polémique et ces propos furent souvent contredits. L’ennui, c’est que Françoise Morvan est avant tout une chercheuse. Si l’on peut remettre en cause, par exemple, le manque de nuance dans ses positions, ses contradicteurs se décribilisent lorsqu’ils nient en bloc, alors qu’elle apporte les preuves d’une bonne partie de ce qu’elle avance. Cette obsession permanente de donner ses sources, allant même jusqu’à photographier certains articles de presse, peut même à force devenir fatigante pour le lecteur, déjà un peu perdu dans l’enchevêtrement de noms bretons dans la galaxie indépendantiste. Cependant, cela vient consolider mon opinion qu’il s’agit d’un travail salutaire en plus d’être un bon livre, même si cela doit sérieusement défriser plus d’un de ceux que Brassens appelait « les imbéciles heureux qui sont nés quelques part ».

 

La dame du lac, André Sapkowki

Le hasard a mis sur ma route le dernier tome de la saga Le Sorceleur, trouvé dans la boite à livres d’une auberge de jeunesse à Lille, alors que mon errance sac sur le dos et la quantité limitée d’items que je pouvais transporter, me forçaient comme dans certains jeux de rôle à faire des choix drastiques dans ce que je pouvais emporter. J’y ai trouvé à peu près ce que je cherchais à ce moment-là : un véritable page-turner et un monde envoutant qui m’ont permis de m’évader quelques heures face aux difficultés de celui dans lequel j’évoluais. Un récit médiéval fantastique plus profond que la moyenne du genre mais dont les personnages m’ont paru tout de même un peu superficiels. Le meilleur passage selon moi étant la description d’une bataille racontée presque exclusivement du point de vue d’un chirurgien recevant les blessés. Quelques mois plus tard j’ai adoré la série sur Popcor… sur Netflix.

 

Le rendez-vous malais, Patrick O’Brian

Encore un excellent roman historique. Les aventures maritimes de Jack Aubrey alternant cette fois avec les manœuvres diplomatiques à terre et une très belle escapade de Stephen Mathurin dans un sanctuaire bouddhiste à la recherche d’orangs-outangs. Ceux qui apprécient les récits mariant la marine et le XIXème siècle peuvent se procurer les yeux fermés n’importe quel exemplaire de cette série littéraire.

 

Le crépuscule des idoles, Frierich Nietzsche

Nietzche est un con et je le développe ici :
https://www.senscritique.com/livre/Crepuscule_des_idoles/critique/203571180

 

Noms de pays : le nom, Marcel Proust

La dernière et plus courte partie de Du coté de chez Swan, lui-même premier roman du cycle d’A la recherche du temps perdu. Malgré un titre énigmatique et un style toujours incroyable, j’ai fini par être un peu agacé par la fébrilité du narrateur et le détail de ses émois adolescents.

 

Les derniers hommes, Pierre Bordage

Prenant, intéressant par certains aspects mais un livre finalement un peu vain.

 

Le premier quartier de la Lune, Michel Tremblay

Dès la première page on comprend qu’on a affaire à un véritable écrivain, qui possède un style et s’aventure loin des sentiers battus. Poétique, plein d’expressions imagées et de parler québécois comme La Nuit des princes charmants lu il y a longtemps, rempli d’une certaine tristesse et de joie à la fois. Pourtant comme incomplet, à l’image de ses personnages.

L’Ascension de Skywalker, J. J. Abrams

Dès le départ, soyons honnête : après la semi-déception et l’échec complet que furent respectivement les épisodes sept et huit, l’auteur de ces lignes n’attendait pas grand chose de ce nouveau film de la saga Star Wars intitulé L’Ascension de Skywalker, si ce n’est la perspective de pouvoir le descendre en flèche dans la présente chronique, tel le fauve alléché par la proie dont il pressent la faiblesse. Même ce plaisir lui est pourtant retiré, car si le dernier opus est alourdi par d’immenses défauts, il remplit à peu près sa part du contrat, qui est de soustraire au spectateur deux heures d’ennui à sa propre existence. A ce titre, il vient illustrer parfaitement les récents propos de Martin Scorsese sur les films Marvel (qui appartiennent comme Star Wars aux studios Disney), affirmant qu’ils s’apparentent plus à un parc d’attraction qu’à du cinéma.

Même si on pouvait raisonnablement ne pas apprécier la précédente trilogie sortie au cinéma, les films de George Lucas ont tous une indéniable qualité : l’incroyable travail effectué sur l’univers de la série, afin de lui apporter sa cohérence, sa richesse et sa crédibilité. Chaque planète possédait ses propres vêtements, son environnement, son architecture… ce qui a permis à plusieurs générations de fans de s’imaginer parcourir ce monde et de continuer l’aventure à travers les livres, les comics et même le jeu de rôle. Exactement comme dans Le Réveil de la Force, J. J. Abrams fait totalement l’impasse sur ce travail de fond et propose comme situation de départ de l’intrigue un postulat grotesque : l’improbable apparition d’une armée surpuissante de Super Destroyers dans un pan de la galaxie caché, dirigée par un méchant mort-vivant déjà tué dans un épisode précédent.

Cette absence de compréhension de l’œuvre originale, à laquelle il est fait pourtant constamment référence, que ce soit par le retour de Lando Calrisssian, la partie d’holojeu Dejarik avec Chewbacca ou l’apparition rapide d’Ewoks à l’écran, se traduit particulièrement dans l’utilisation qui est faite de la force. Alors que maître Yoda, certes plus tout jeune, extirpait difficilement le X-Wing Fighter de la vase dans l’Empire contre-attaque, Rey et Kylo Ren font joujou avec les vaisseaux sans effort apparent. De la même manière, les pouvoirs démesurés de l’affreux méchants qui lance des éclairs à travers l’espace donnent l’impression que le réalisateur s’est trompé de licence s’est cru un instant avec Thor à la fin d’Avengers Infinity. A quand des planètes détruites à coups de Kame Hamé Ha ? La force de Georges Lucas était un concept fortement inspiré des spiritualités de l’Extrême-Orient dont le bouddhisme et le taoïsme, pas un open bar aux super pouvoirs…

S’il s’agissait des seuls reproches que l’ont peut faire au film ! Malheureusement l’ensemble donne un sentiment de gâchis. Car ce dernier n’est pourtant pas totalement dénué de qualités et quelques bonnes idées mal exploitées donnent un aperçu ce qu’il aurait pu être avec un scénario correct. La rencontre avec une troupe de stormtroopers déserteurs en est un exemple, même si cela revient par ailleurs sans véritable justification sur le thème majeur et bien développé auparavant qu’il s’agit à la base d’une armée de clones… L’existence d’un espion parmi les officier du Premier Ordre également, bien que l’information soit révélée à tout le monde par les chefs de la Résistance qui décidément ne font guère preuve de jugeote et que ses motivations soient résumées en une seule phrases quelques minutes avant sa mort. Que le lecteur se rassure, ici nul spoiler puisque sa disparition n’a aucun impact sur l’histoire.

Enfin, la relation entre Kylo Ren et Rey est sans doute le seul aspect véritablement réussi et permet enfin à leurs interprètes de s’investir dans ces personnages. Le premier cesse d’être un simple pantin entre des puissances plus obscures et un complexe d’Œdipe mal géré, pour devenir un personnage aux motivations troubles mais aux motivations (miracle !) finalement assez cohérentes. La seconde reçoit enfin une explication quand à ses origines que jusque-là les réalisateurs avaient été trop feignants à fournir. En comparaison, les trajectoires de Finn et de Poe deviennent plutôt insignifiantes et restreintes aux scènes d’action. Celles-ci, bien que décemment réalisées, s’enchainent à une telle vitesse qu’il est difficile de se sentir vraiment concerné par leur dénouement. La dernière scène sur Tatooine est sans doute l’une des moins ratées car elle prend un tout petit peu son temps, en écho à celles du premier Star Wars, dont le montage était moins susceptible de créer des crises d’épilepsie.