Les Solitudes

A un moment j’ai commencé à écrire des textes différents, presque sans intrigue, plus matures peut-être. Chaque histoire se déroulait dans une ville différente et se nourrissait des souvenirs que j’y avais, de l’atmosphère spécifique à chacune. Puis m’est venue l’idée de les publier sur une carte qui permette de situer chaque texte géographiquement. Voilà qui est fait. Certains sont meilleurs que d’autres bien qu’il y a eu une sélection, les plus anciens datent de l’époque où je vivais à Bruxelles et je crois m’être un peu amélioré depuis (ne pas se fier à la date de publication sauf pour ceux sur wordpress). Et le projet n’est pas fini, celui sur Porto est en cours d’écriture.

Pour connaitre leurs histoires, cliquer ici : Les Solitudes

Eternal sunshine of the spotless mind, Michel Gondry

Il ne s’agit pas ici d’une critique de film, tout du moins pas dans le sens dont on l’entend habituellement, mais d’un avis subjectif. Tout au plus une forme de « gonzo critique » si cela peut vouloir dire quelque chose (et si je peux me permettre de faire référence à des écrits que je n’ai pas lus).

J’ai une relation particulière avec ce film. La première fois que je l’ai vu c’était dans une petite salle au cinéma Katorza à Nantes, tout jeune homme à peine sorti de l’adolescence. L’assistance était tellement émue qu’à la fin la personne à coté de moi a oublié son écharpe en partant et que je lui ai rapportée, à moins que ça n’ait été l’inverse, je ne me souviens plus. Je me rappelle en revanche que j’étais assez troublé sans trop savoir quoi en penser. Un ami beaucoup plus enthousiaste, et malheureux en amour tout comme je l’étais, m’a affirmé avoir eu l’impression qu’il n’avait été fait que pour lui. J’ai acheté le CD de la bande originale et j’ai été assez déçu. Depuis je ne l’avais jamais revu, à part les premières minutes un jour où je ne savais pas quoi regarder. Une fois, une jeune fille que j’avais aimée et qui ne portait pas encore à l’époque les cheveux teints de différentes couleurs comme le personnage incarné par Kate Winslet, me dit qu’il était plus difficile pour les personnes intelligentes d’être heureuses et que c’était le sens de ce titre.

Il est extrêmement difficile de parler de ce film car il est construit comme un rêve, les éléments y sont imbriqués et les thématiques se répètent, comme le morceau principal dont la douceur feutrée rappelle le son des vinyles en fin de lecture, ou le mélancolique Everybody’s Gotta Learn Sometimes de Beck. Il s’agit sans aucun doute du plus grand film de Michel Gondry qui n’est pourtant pas avare en la matière, puisqu’il parvient à rendre l’onirisme par la chronologie chamboulée des événements et la disparition des éléments du décor au fur et à mesure que les souvenirs du personnage principal s’effacent, sans tomber dans les travers artificiels qu’on pourrait lui reprocher dans La science des rêves ou dans L’Écume des jours. L’avoir revu tout en connaissant l’histoire m’a permis d’apprécier différemment le début, de la porte qui claque au réveil du protagoniste donnant un semblant d’inquiétante étrangeté, à l’intervention d’Elijah Wood dont l’attitude est alors incompréhensible. Il est vrai que cette relecture sera offerte de manière plus courte au spectateur, renforçant alors l’impression de répétition qui traverse le récit. Répétitions des dialogues, des images, des musiques, des lieux… et même des histoires d’amours.

Un aspect que je n’avais compris qu’en partie et que j’ai redécouvert une dizaine d’année plus tard, c’est que cette histoire d’amour est aussi celle de freaks, d’handicapés de la vie dont la sensibilité les empêche d’être complètement heureux mais leur permet en même temps de vivre pleinement. C’est le cas évidemment de Joel, le personnage timide, introverti et mal à l’aise joué par Jim Carrey, qui est totalement juste, touchant et à contre-emploi de ce qu’il avait montré jusque-là dans sa carrière. Mais c’est aussi le cas de Clementine interprétée par Kate Winslet et qui le dit elle-même à plusieurs reprises : « I’m just a fuck-up girl looking for my own peace of mind. » Tout les couples sont par ailleurs dysfonctionnels, des amis de Joel qui passent leur temps à s’engueuler, aux salariés de la société sensée pourtant effacer les souvenirs douloureux, au point que l’on pourrait se demander si comme le disait Aragon « il n’y a pas d’amour heureux ». Et puis on remonte le temps à travers les souvenirs de Joel et après (ou avant chronologiquement) les derniers moments douloureux, comme quelqu’un qui retrouverait une photo ou une lettre peu après une rupture, on redécouvre la magie, la poésie et la complicité qui nous fait penser que finalement, ça en vaut, littéralement, la peine.

Une nuit à Tulum

Je reposais ma bière sur le bar de l’hôtel miteux où j’essayais sans succès de me saouler depuis une heure. Elle n’était plus très fraiche entre mes mains et pourtant ce n’était pas la première. L’étiquette ne tenait plus à cause de l’humidité et j’enlevais machinalement les morceaux qui se décollaient. Moi aussi, je suais dans le costume couleur glace à la vanille que j’avais porté pour le rendez-vous d’affaire qui m’avait amené dans cette petite ville du Yucatan aujourd’hui envahie par les touristes. Les premiers clients arrivèrent et je les joignis pour une partie de cartes. Il y avait une grande blonde avec une forte poitrine, une allemande. Elle manquait de grâce mais son corps attirait le désir des hommes. Un amerloque, cliché vivant, dont les membres poilus dépassaient de son short beige et de sa chemise kaki. Enfin un immigré d’Europe de l’Est dont je ne me rappelle ni le nom ni le visage, mais qui effectuait des apartés en allemand avec la femme de temps en temps, ça je m’en souviens très bien. La conversation trainait misérablement, chacun essayait de faire un effort mais en vérité tout le monde s’ennuyait. En dehors du barman et de quelques habitués qui n’avaient pas pris de chambre, il n’y avait personne d’autre que nous. L’américain commanda une bouteille de whisky et nous en servit. De grosses gouttes de sueur nous perlaient au front et coulaient de sous mon Panama ramené d’un voyage précédent. Petit à petit les esprits s’échauffèrent, les visages devinrent rouge et je commençais à avoir des pensées obscènes envers ma voisine, que je n’avais pas la force, écrasé par la chaleur, d’essayer de satisfaire. Je sortis un moment pour pisser dans la rue et lorsque je revins les autres me proposèrent d’aller ailleurs.

La suite est un peu floue. Nous voulions rejoindre le seul vrai bar de la ville destiné aux étrangers et où nous aurions donc une chance de trouver un Scotch de qualité. De mon coté, pour une raison que j’ignore, je ne rêvais que d’un irish coffee. Une résurgence de mes origines irlandaises peut-être. Mais rien ne se déroula comme prévu. Nous sommes passés à coté d’une fête qui débordait sur la rue. La musique, la lumière, la foule, tout nous attirait. L’intérieur était moite comme une jeune fille nubile. Je me précipitai vers le comptoir et portai goulument une bière à mes lèvres, avant de regarder autour de moi. Un groupe de musiciens se déchaînait au milieu des danseurs. Dans les ombres, je percevais les corps d’adolescents qui s’embrassaient. Nous étions tous tellement serrés qu’il était impossible de faire un geste sans rentrer dans quelqu’un. Je vis mes camarades en transe et je les rejoignis avec une joie malsaine, mais je gardais malgré moi un reste de lucidité qui me faisait prendre conscience de la démence de la scène. Bientôt, je rencontrais une vieille dame qui semblait possédée par une énergie dont son corps n’aurait pas du être capable. On me dit qu’elle avait 80 ans, que c’était son anniversaire et je dus danser avec elle. Je repris une bière. C’est à ce moment qu’elle arriva. Je me rappelle de son regard. Toutes les autres parties de son visage ont disparu de ma mémoire, mais lorsqu’elle m’aperçut, son regard resta une longue seconde accroché au mien, puis elle le détourna avec un sourire gêné. Je ne la quittai pas des yeux. Elle était venue avec des amis et devait avoir quel âge ? 20 ans ou moins ? Elle se glissa dans la foule, je me rapprochai et il ne fallut pas dix minutes avant qu’elle ne vienne se blottir comme une chatte tout contre moi. Et quoi de plu beau que le premier coup de langue échangé entre deux personnes qui viennent de se rencontrer ? Nous dûmes nous asseoir sur un même tabouret et je me souviendrai toute ma vie de la sensation de son cul posé contre mon entrejambe. J’avais une érection terrible et au bout d’un moment, n’y tenant plus, je l’emmenai afin d’en finir.

Dehors, je ne prêtai pas attention à la nuit qui se posait sur nous comme un feutre avec la douceur de l’air. Mes tempes battaient au rythme de mes grandes enjambées. Les lueurs tanguaient dans la rue sur un air cubain qui s’amenuisait à mesure que nous nous éloignions. Je gardais sa main dans la mienne et ce contact prenait une importance démesurée comme dans un rêve. A peine avions-nous pénétré dans l’obscurité que je la plaquais contre un mur avec brusquerie. Nos corps étaient collés l’un à l’autre avec une intimité qui ne pouvait être augmentée que par l’acte sexuel. Je l’embrassai avec avidité et elle me répondait avec la même sauvagerie puis me chuchoté à l’oreille la voix pleine d’excitation « Fuck me! » Elle fermait déjà les yeux et rejetait la tête en arrière lorsqu’elle se reprit tout à coup : « Not here! La policia. » Coupé dans mon élan je regardais autour de moi et je vis effectivement un véhicule avec un gyrophare sur le toit. Il passait lentement et nous demeurions serrés l’un contre l’autre avec l’impression d’y avoir échappé de peu. Dès qu’ils furent partis elle m’embarqua avec elle dans l’un des quelques taxis qui patientaient à cette heure dans l’avenue principale. Par la fenêtre, j’observais les baraques éclairées le long de la route, puis les premiers arbres en bordure de la jungle. La lumière des phares effleurait les palmiers dont la silhouette se détachait légèrement sur le ciel.

A peine arrivés, elle prit un chemin et m’emmena avec elle. Je la suivis, quand soudain me vint une pensée qui me mit mal à l’aise : n’était-elle pas en train de me conduire vers un guet-apens ? J’étais perdu, au milieu de nulle part, avec cette fille que je ne connaissais pas et je me savais imbibé d’alcool. Je me remémorais en vain les conseils de prudence donnés à l’ambassade lorsque tout à coup je m’arrêtai et demeurai saisi par le bruit des vagues, que dans les ténèbres on distinguait à peine… Elle m’embrassa de nouveau et je la sentais frémissante sous le mince tissu qui la recouvrait. Sa chaleur réclamait la mienne et bien vite je la jetai sur le sable où elle s’offrit complaisamment. Elle dénoua ma ceinture et sortait ce que je peux appeler sans mentir mon braquemart de compétition quand un rai de lumière balaya la plage. Une lampe torche se balançait de droite à gauche et se dirigeait de façon bien trop évidente dans notre direction. Quand elle se fut suffisamment rapprochée et après nous être rhabillés en vitesse, nous pûmes constater qu’elle était tenue par un policier en costume d’opérette qui m’adressa quelques mots en espagnol, puis comme je ne répondais pas, m’ignora superbement. Les vingt minutes qui suivirent, il me tourna le dos et interrogea ma jolie petite indigène. Je comprenais vaguement qu’il était question de drogue et de prostitution, mais je ne voyais pas où il voulait en venir, car il refusa même un pourboire pour sa discrétion. Dans ma semi-ivresse, j’essayais de contenir ma colère et mon envie de lui casser la gueule. Il ne se doutait de rien, habitué à un peuple tétanisé par l’arbitraire, mais je lui laissais le bénéfice de l’entrainement, bien qu’il fasse une tête de moins que moi.

Dès qu’il se fut retiré, nous décidâmes de nous éloigner afin de ne pas être dérangés à nouveau. Les tâches sombres sur le sol s’avérèrent des tas d’algues gluantes qui nous poussèrent à continuer plus loin. Le faible éclairage à l’entrée de la plage diminua progressivement, puis disparut à l’un des détours du rivage. Je plaçais alors ma main à l’endroit où il fallait et je la fis mouiller immédiatement. Elle n’attendait qu’une chose, avec la ferveur d’une débutante à sa première communion, c’était que je la prenne. C’était une machine parfaitement huilée et je la faisais caler en première. En effet, pour moi le moment était passé et je me retournais au moindre de souffle de vent de peur qu’on nous surprenne. Devant mon manque de foi elle s’empressa de m’astiquer la queue frénétiquement. Mesdemoiselles, vous qui êtes si promptes à faire reposer sur le mâle l’essentiel de l’acte sexuel, sachez que nous sommes nous aussi avant tout des êtres de fantasmes et qu’il ne sert à rien de nous secouer vigoureusement si l’envie n’y est pas. Malgré tout, ses dents contre mon gland réveillèrent en moi le souvenir d’une capitale européenne, ce qui me donna un regain d’énergie. Je revis fugitivement une chevelure rousse, de grands yeux suppliants, des éclats de peau pâle… Retrouvant une once de désir je m’autorisais alors pour la première fois de la considérer comme un objet. Non par égoïsme, mais parce que je venais de comprendre qu’elle souffrait dans son orgueil de ne pouvoir me satisfaire et de la gêne qui s’installait. Je plaçais mon engin entre ses seins qu’elle n’avait pas et me branlais littéralement sur elle, jusqu’à obtenir un orgasme poussif qui recouvrit son corps de foutre.

« Delicious! » fut le cri qu’elle poussa, reprenant le rôle qu’elle s’était elle-même assigné. « Really? » m’étonnai-je, comprenant l’instant d’après ma bêtise. J’étais encore sonné par la décharge de plaisir amer qui venait de me traverser… Nous nous retrouvions loin de tout, en pleine nuit et seul le bruit du ressac nous donnait une indication de la direction à prendre. Pour tout dire, j’en avais ma claque. Je vous épargne par pure miséricorde la description du retour jusqu’à la plage, où nous dûmes repasser devant la sentinelle qui nous avait interrogé auparavant. Un lampadaire nous indiqua l’emplacement d’un établissement privé, où elle demanda la permission au vigile d’utiliser les toilettes. Elle fut assez longue et je me demandais si elle se sentait sale, n’ayant pas vu où ma semence avait été projetée. Le gardien ne disait rien à la manière mexicaine, sa présence masculine et neutre était presque réconfortante, mais je ne pouvais m’empêcher de ressentir une sorte de malaise. Lorsqu’elle ressortit, nous longeâmes la route qui menait à la ville. Elle portait ses chaussures à la main et c’est à ce moment-là que je me suis aperçu qu’elle avait perdu sa jupe, elle me confirma qu’elle ne savait pas où elle était. Nous n’échangeâmes que quelques mots, harassés de fatigue que nous étions. Petit à petit, la pâleur qui précède l’aurore commença à colorier d’une froide clarté un ciel d’encre de Chine. Les premières voitures firent leur apparition, jusqu’à ce qu’un taxi ne nous découvre comme deux naufragés, sur le bord de la chaussée. Au moment de descendre elle me demanda où je logeais et je lui répondis en fermant la porte, sans prendre la peine de vérifier si elle avait entendu. Je ne savais même pas comment elle s’appelait, mais peu importe, du moment que je pouvais fourrer ma langue dans sa bouche.

Le vieux Gardner et son chien

Il faut prendre son temps dans la vie pour bien ressentir les choses et faire les bons choix. Telle était la philosophie du vieux Gardner et telle il l’appliquait. C’est comme cela qu’il avait séduit sa femme, un être doux et tranquille dont il n’avait jamais eu à se plaindre pendant les quarante-trois ans de leur mariage, avant qu’elle ne s’éteigne sans un bruit de peur de déranger. L’amour qui liait monsieur et madame Gardner était profond. Après sa disparition il restait parfois de longs moments sans un mot, sans bouger, alors qu’il venait de préparer le café. Puis un jour il se leva, enfila sa gabardine, mit sa casquette et alla chercher un chien au refuge. Enfin ce n’était guère qu’un chiot. Une espèce de boule de poils, bâtard croisé avec bâtard, qui ouvrait de grands yeux innocents sur le monde. Bien sur, son maître ne s’attendait pas à ce que ce soit la même chose. Le nouvel arrivant, tout aussi fidèle qu’il put être, ne lui recousait pas ses boutons, ni ne lui préparait son porridge quand il revenait de sa promenade matinale. Mais tout de même, la vie reprenait son cours et il lui lisait même le journal comme il le faisait alors avec la femme qu’il avait aimée. Comme pour beaucoup de personnes de sa génération, la radio fonctionnait chez lui presque perpétuellement. Ce n’était guère pour lui qu’un fond sonore, qu’il écoutait parfois d’une oreille distraite et il laissait la plupart du temps les chaines d’informations ou les programmes culturels. C’était encore plus vrai depuis la mort de son épouse, car elle l’éteignait pour regarder sa série à la télévision, après le déjeuner et parfois le dîner, et il oubliait souvent de la rallumer. C’était surtout un moyen d’échapper à l’affreux sentiment de solitude qui pèse avec le silence.

Parmi ces émissions, il y en avait tout de même une qu’il écoutait assidument. C’était « La question mystère », un jeu de connaissances générales qui permettait aux participants de gagner un peu d’argent, mais surtout de se faire connaitre des voisins. Un après-midi, il était comme à son habitude dans son canapé, lorsque la voix du présentateur égrena lentement : « Quelle est la capitale de l’Assyrie ? » Un silence succéda, car le candidat ne trouvait pas. Gardner, qui tenait sa pipe dans sa main, s’adressa en forme d’amusement à son chien :
-Tu ne saurais pas quoi répondre toi ?
Celui-ci releva la tête et déclara distinctement.
-C’est Assour.
Le vieil homme, qui pourtant en avait vu d’autre et n’était pas facile à impressionner demeura complètement interdit. Il s’en fallut de peu pour que la pipe ne lui échappe des doigts et ne vienne tomber sur le tapis. Les seuls sons que l’on entendait dans le salon étaient maintenant la trotteuse de l’horloge et la radio qui continuait : « …il s’agissait bien évidemment de la cité d’Assour qui a donné son nom à l’empire Assyrien… » Gardner contempla un moment son chien, qui la gueule de nouveau posée sur ses pattes croisées en avant, le regardait par en dessous avec une forme d’inquiétude comme seuls ces animaux savent le faire.
-J’ai bien cru un instant que tu avais parlé.
-C’est ce que j’ai fait, maître.
Cette fois il en était sur, il n’avait pas rêvé ! L’animal s’était bien exprimé avec l’accent de la capitale et battait innocemment de la queue, content de l’attention qu’il recevait.
-Mais depuis quand en es-tu capable ?
-Depuis toujours, maître.
-Alors pourquoi ne pas me l’avoir dit ?
-C’est que, vous ne m’avez jamais posé la question.
Le raisonnement était somme toute parfaitement logique et Gardner dut bien reconnaitre, une fois l’effet de surprise passé, qu’il n’avait en effet jamais pensé à demander à son chien si celui-ci savait parler. A ce moment une autre question surgit dans son esprit.
-Je veux bien admettre temporairement, même si cela me parait absurde, que tu saches parler, cela n’explique pas que tu aies su quelle était la capitale de l’Assyrie.
Les deux compères devisaient à présent le plus naturellement du monde et le chien ne se fit pas prier pour répondre aux interrogations de son maître.
-Maître, que faites-vous le matin après vous être levé ?
L’homme fronça les sourcils et prit le temps de réfléchir.
-Eh bien, je prends mon café, puis je vais chercher mon courrier…
-Avant cela.
-J’allume la radio.
-Et est-ce que vous l’éteignez lorsque vous sortez pour faire votre promenade sans moi ?
Les deux derniers mots avaient été prononcés avec une intonation particulière, que Gardner qui commençait déjà à saisir la manière de s’exprimer de son chien, interpréta à son grand étonnement comme un reproche voilé mais néanmoins réel.
-Il me semble bien que non.
-Que voulez-vous que je fasse d’autre dans ce cas, enfermé comme je le suis, que d’écouter les programmes culturels ?
Le vieil homme, qui n’était pas particulièrement à l’aise avec la tournure que prenait la conversation, commença à nettoyer sa pipe avant de la bourrer à nouveau, puis saisi d’une subite inspiration aborda subtilement un autre sujet.
-Tu as appris des choses intéressantes dans ce cas.
-Oui concéda le chien d’un ton un peu guindé, avant de reprendre. Il y a eu cette série d’émissions la semaine dernière sur la pensée de Kant qui était très stimulante intellectuellement, bien que je sois en total désaccord avec son principe de l’impératif catégorique. Celle d’avant était sur la vie de Chopin et encore auparavant vous aviez mis une autre station qui proposait des comptes rendus détaillés sur la situation politique au Proche-Orient.
-En somme, tu ferais un excellent candidat pour « La question mystère ».
-En toute modestie que cela fait longtemps que je n’ai pas été pris en défaut.
Le vieux Gardner qui avait rallumé sa pipe tandis que son chien énumérait ses récents sujets d’étude, tirait dessus distraitement et affichait un air songeur que son compagnon respecta par son silence retrouvé. On eut dit qu’il n’avait jamais parlé et son maître se sentit un peu idiot lorsqu’il lui proposa :
-Cela te dirait de participer ?
Il se passa quelques secondes avant que la réponse n’arriva.
-Je pourrais avoir des gâteaux ?

Gardner et son chien se trouvaient devant l’entrée du bâtiment de la radio où venait de se dérouler leur première émission en tant que candidats. Une haie de journalistes leur bloquait le passage et le crépitement des appareils photos se déroulait de manière ininterrompue, même si les flashs à ampoules n’étaient plus nécessaires comme dans la jeunesse du maître. Dans la cohue, une jeune femme prit l’initiative de s’adresser aux nouvelles vedettes.
-Mr Gardner, est-il possible d’interroger votre chien ?
-Je vous en prie, faites-donc, mais je ne peux pas garantir qu’il vous répondra. Enfin, si vous avez un biscuit vous aurez beaucoup de chances, c’est certain.
Aussitôt tout le monde se mit à fouiller ses poches. Une voix d’homme jaillit de la foule.
-C’est au chien que je m’adresse. Peut-on savoir quelles sont vos opinions politiques ?
Le canidé se plia sans difficulté à l’exercice et hormis le bruit des déclencheurs qui s’amplifia, un silence respectueux se fit pour l’écouter :
-Eh bien c’est très simple, je pense qu’il faut un chef pour que la meute ne se divise pas.
Passé le premier moment d’étonnement, un des journalistes reprit ses automatismes.
-Cela veut-il dire que vous êtes de droite ?
-Selon les critères humains, quelque chose comme cela. Mais votre espèce a inventé la politique, les citoyens ont certainement une réflexion plus profonde que je suis incapable de concevoir.
Personne ne releva. Puis, flairant le scoop, un autre individu en profita pour s’aventurer dans la brèche.
-Cela ne vous dérange pas d’avoir un maître et de devoir lui obéir ?
-Au contraire, j’aime bien. Je trouve cela très agréable d’avoir quelqu’un qui prend les décisions à ma place, mais je suis un peu surpris que vous me posiez la question. N’est-ce pas quelque chose de courant chez les humains ?
Tout le monde se regarda pour voir s’ils avaient bien compris ou s’il s’agissait d’une blague. Pourtant le chien était assis calmement sur ses pattes de derrière, la tête bien droite et essayait simplement d’apporter pleine satisfaction à ces gens qui s’intéressaient à lui.
-Vous parlez du système politique ? Mais ce n’est pas la même chose que d’être sous l’autorité d’une autre personne en permanence seulement pour avoir de la nourriture, une place au coin du feu et des caresses de temps en temps.
L’animal parut sincèrement surpris et légèrement peiné de constater que ce qu’il disait ne convenait pas.
-Excusez-moi, je me suis sans doute trompé. Mais dans ce cas… est-ce que vous ne travaillez pas toute la journée pour manger et pour vous loger ? Et pour cela, ne devez-vous pas obéir à votre chef ?
Pendant ce temps, le vieux Gardner souriait malicieusement. Jamais il ne s’était autant amusé.

Après cette entrée en matière, d’autres sujets furent soumis à la sagesse du canidé. On lui proposa de résoudre des problèmes mathématiques, on requit son opinion sur des sujets de société, on lui demanda un pronostic concernant le championnat de football… Jusqu’à ce que le vieil homme en eut assez et décida de rentrer chez lui avec son animal de compagnie. Lorsqu’ils arrivèrent dans la vieille Austin de Gardner, ils s’aperçurent que la maison était cernée par les caméras de télévision. Heureusement, le jardin n’était pas visible depuis la rue et le retraité, qui aspirait au calme, décida de s’y installer. Un journaliste s’y était tout de même introduit, caché dans un buisson, mais il fut délogé par le chien qui lui arracha plusieurs morceaux de son pantalon. Lorsqu’ils furent enfin seuls, Gardner contempla du banc où il était assis, le jardin qu’il avait autour de lui. Celui-ci s’était dégradé depuis la mort de sa femme et il ne s’en n’était pas aperçu jusqu’à maintenant car il dépensait le temps qu’il passait à l’extérieur dans des promenades qu’il faisait dans les environs. Le rosier qu’elle avait pris l’habitude d’entretenir était redevenu en partie sauvage, le grand bouleau planté le jour de leur mariage trônait toujours en son centre, mais l’herbe avait poussé et donnait à l’ensemble un air de négligé… Bercé un moment par la mélancolie, il reporta ensuite son attention sur son compagnon :
-Il y a quelque chose que je voudrais éclaircir. Ce que tu as dit tout à l’heure à la presse… Est-ce que tu ne serais pas un peu anarchiste ?
Le chien rejeta vivement ses oreilles en arrière et s’indigna d’une voix outrée :
-Maître, me prendriez-vous pour un chat ?
Un peu rassuré par cette idée qui le tracassait depuis un moment, le vieil homme poursuivit :
-Dans ce cas, que penserais-tu de continuer de participer à cette émission, voir de t’inscrire à d’autres ?
-Je ne sais pas, maître. Dois-je le faire ?
-Est-ce que cela te ferait plaisir ?
Le chien s’assit, piétina un peu et prit un air de profonde réflexion. Après un moment il baissa légèrement la tête comme pour s’excuser de ce qu’il allait dire.
-Cela me demanderait beaucoup de concentration. Je préfèrerais aller me promener avec vous.
-En es-tu sur ? Cela te permettrait d’avoir des gâteaux. Beaucoup de gâteaux.
Le mot magique provoqua une réaction immédiate. Un regard plein d’espoir se levait désormais sur le maître et un léger tremblement trahissait l’excitation du chien. Seulement, il savait qu’il existait déjà un bocal plein de ces délices auquel il n’avait pas accès.
-Est-ce que je pourrais en manger autant que je veux ?
-Ce serait mauvais pour toi concéda l’homme d’un ton qui clôturait le débat. Et tu finirais par ne plus les apprécier autant que tu le fais aujourd’hui.
-Alors à quoi bon ?
Une tête pleine de poils s’abattit d’un air désolé sur ses genoux en quête de consolation. Gardner la tapota gentiment et prononça d’une voix pleine de gravité bien que teintée de satisfaction :
– Ça, c’est un bon chien.

Lectures 2018 – seconde partie

Dans le jardin d’Iden, Kage Baker

Ce bouquin je l’ai pioché dans la caisse de livres que mon frère prévoit de vendre en vide-grenier ou sur internet, pour passer le temps pendant le démarrage de mon ordinateur, c’est dire mon niveau d’attente quand je l’ai commencé. J’étais attiré par le fait qu’il s’agissait d’un roman historique et de science-fiction, genres qui peuvent être très distrayants quand ils sont bien écrits, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas. Finalement ce fut une bonne surprise. Cette histoire de voyage dans le temps m’a rappelé l’époque où j’étais adolescent et où je dévorais les livres de Philippe Ebly, Odile Weullerse, Evelyne Brisou-Pellen… L’intrigue n’est pas vraiment originale mais elle est raconté avec humour et j’ai été pris aussi bien par celle-ci que par les sentiments des personnages. Cela m’a permis de passer un bon moment, ce qui n’est déjà pas si mal.

 

Walden ou la vie dans les bois, Henry David Thoreau

Thoreau est un philosophe qui revient à la mode et pour cause. Dès les premières pages il remet en question, au XIXème siècle, tout les aspects de la société industrielle dont le grand public commence à seulement apercevoir les limites au début du XXIème siècle. En allant vivre seul dans la forêt, dans une maison qu’il construit de ses propres mains au bord d’un lac dont le nom inspirera celui de son livre, il rompt avec la plupart des aspects de la civilisation. En premier lieu il assimile le salariat à une forme d’esclavage, à un moment où celui-ci commence à faire polémique aux États-Unis d’Amérique. Puis il détaille de façon concrète et chiffrée son budget mensuel extrêmement restreint, ce qui lui permet de vivre en autonomie avec la pêche et l’agriculture. Pourquoi dépenser tant d’argent dans de nouveaux vêtements, quand ceux-ci ne protègent pas mieux que les précédents mais ont seulement pour objectif de suivre la mode ? Voilà une question qui est bien d’actualité… En restant le plus clair de son temps au contact de la nature il développe un don d’observation de celle-ci et s’interroge sur la profondeur du lac, ses courants sous-marins, son histoire, les animaux qui y vivent… Son indépendance d’esprit par rapport aux conventions lui permet de vivre libre, c’est à dire en total accord avec son caractère. Malgré un style parfois difficile et peu engageant, ce livre m’a profondément marqué et j’y ai beaucoup pensé lorsque j’ai passé une semaine dans la nature au bord d’un lac lors d’une retraite bouddhiste. Au point que je vais peut être dans un avenir proche le relire, voir commencer un travail artistique à ce sujet.

 

Prenez le temps d’e-penser, Bruce Benamran

Avant La science du Disque-Monde (cf article précédent), la chaine youtube e-penser que je recommande chaudement à toute personne un minimum curieuse de savoir comment fonctionne le monde (peut être juste ne pas commencer par la théorie de la relativité générale si vous n’avez aucune notion en physique…), a été le premier vecteur grâce auquel j’ai découvert que la science pouvait être une chose passionnante. En effet, inspiré par des initiatives similaires venant des pays anglo-saxons, Bruce Benamran prend souvent le biais de l’histoire scientifique et de ses découvreurs, pour nous expliquer avec beaucoup de pédagogie les questions qu’ils se sont posés et ce qui les a amenés aux conclusions que nous connaissons aujourd’hui. Rien à voir donc avec le fait d’essayer de nous faire apprendre par cœur des règles sans chercher à nous en faire comprendre l’intérêt, comme ce fut le cas de mes professeurs en science pendant l’ensemble de ma scolarité, en grande partie probablement à cause de la manière dont sont conçus les programmes et l’enseignement de manière générale. A la lecture, j’ai commencé par être légèrement déçu étant donné que les chapitres recoupaient exactement les sujets des vidéos de l’auteur, qui est très à l’aise pour les rendre divertissantes à regarder. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant, puisque le lecteur ne fait pas forcément partie des personnes qui suivent son travail sur internet et qu’il s’agit des thèmes majeurs abordés par les ouvrages de vulgarisation scientifique comme je m’en suis aperçu par la suite. Cependant, après une petite période d’adaptation, j’ai aussi trouvé un certain plaisir à pouvoir avancer à mon rythme. Cela m’a semblé également un peu moins profond que l’ouvrage de Terry Pratchett sus-cité (non, ce n’est pas une insulte) mais l’objectif n’est pas le même, puisque ce dernier n’effectue pas un tour d’horizon des principales connaissances permettant d’avoir une culture scientifique de base. Et j’ai eu un sourire lorsque je me suis aperçu que la carte de transport d’un collégien avait été oublié dans l’exemplaire que j’avais emprunté à la bibliothèque. Un futur savant, peut être ?

 

Expédition à l’île Maurice, Patrick O’Brian

Patrick O’Brian n’est pas un écrivain irlandais comme son pseudonyme ne l’indique pas mais une référence, si ce n’est la référence, en ce qui concerne les récits de marine. Il a écrit une série de romans qui relate les aventures et l’amitié improbable entre un fougueux capitaine de la Royal Navy et un médecin passionné de zoologie, au début du XVIIIème siècle. Certains ont d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation avec l’excellent Master and Commander où Russel Crowe campe un incroyable Jack Aubrey, si bien qu’il m’a été impossible d’imaginer le personnage principal d’une manière différente. Comme à son habitude l’auteur remplit sa part du contrat avec une histoire inspirée d’une réelle campagne anglaise dans l’Océan indien, des combats navals racontés avec une redoutable précision et une connaissance sans faille du contexte historique. Les descriptions psychologiques sont aussi d’un grand intérêt, celles des personnages principaux évidemment qui évoluent avec le temps d’un livre à l’autre, mais aussi celles des autres capitaines dont les personnalités influent lourdement sur la guerre. Il m’est arrivé je dois l’avouer d’être perdu de temps dans les termes techniques ou d’avoir l’impression d’un trop-plein de descriptions maritimes, mais je compte bien à l’avenir reprendre le large en si bonne compagnie.

 

Le syndrome de l’autruche, George Marshall

George Marshall est un militant écologiste qui depuis des années essaye d’éveiller les consciences sur le changement climatique. Dans ce livre, il part du constat d’un échec collectif à appréhender ces questions et tente d’en comprendre les causes, c’est à dire « Pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique », comme l’indique le sous-titre. En effet, l’auteur est convaincu que contrairement à la majorité des combats écologiques, qui opposent les intérêts privés de grands groupes à celui de la population, notre absence de réaction face à cette menace majeure pour l’humanité trouve ses raisons premières ailleurs. Il les aborde l’une après l’autre au cours des 42 chapitres qui jalonnent sa démonstration : biais cognitifs, polarisation du débat, histoire de l’évolution, tabous sociaux, intérêts économiques (quand même), erreurs de communication… Malgré un style vivant et l’aspect passionnant de beaucoup des sujets abordés, il m’a fallu plusieurs mois pour finir ce livre nécessaire, à cause de son épaisseur… et peut être du caractère anxiogène de ce sujet et de la difficulté à regarder la vérité en face, dont il parle justement. Après tout comme l’a écrit Nietzsche « Si tu plonges longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme te regarde aussi. »

 

Une danse avec les dragons, George R. R. Martin

Pour beaucoup, Game of Thrones est avant tout une série télévisée et je ne leur jette pas la pierre étant donné que j’ai découvert cet univers de cette manière. Cela n’empêche pas qu’il s’agit d’abord d’un cycle de romans de fantasy bien plus complexe que la version par ailleurs très réussie de HBO. Lorsque j’ai trouvé ce tome dans une étagère de livres en libre service à la MJC Jean Macé à Lyon où je présentais une exposition, je l’ai montré à une amie qui a fait une moue de dédain sous prétexte qu’il s’agissait de « littérature facile », reproduisant le mépris d’une partie de ceux qui possède la culture classique de la littérature dite « blanche » pour les récits de « genre ». Cela m’a permis cependant de remettre mon jugement en question. Qu’en est-il réellement ? Certes, le style n’est pas la priorité de l’auteur qui aurait pu parfois délayer et on ne retrouvera pas ici la recherche formelle d’un Flaubert, mais c’est une caractéristique commune à de nombreux grands écrivains et très rares sont ceux qui arrivent à déployer une histoire d’une telle ampleur. Ne faisons pas la fine mouche, car sa (re)lecture a considérablement raccourci le long trajet en train qui m’attendait le lendemain. A quand la suite ?

 

Entre deux mondes, Olivier Norek

J’ai été attiré par cette histoire pour une seule raison. Durant deux semaines juste avant sa destruction par les services de l’état et le déplacement de sa population, j’ai été bénévole humanitaire dans la Jungle de Calais, expérience marquante dont j’ai tiré une nouvelle. Le polar d’Olivier Norek qui se passe en grande partie dans ce bidonville aujourd’hui disparu m’intriguait, d’autant plus qu’il avait d’excellentes critiques. Alors ? Dès le départ, on ne nous épargne rien de l’horreur traversée par les exilés, des charniers en Syrie à la noyade en mer, une mise au point très crue qui est salutaire. Les deux personnages principaux sont policiers tout comme l’auteur, mais l’un est un réfugié syrien tandis que l’autre vient de prendre ses fonctions à Calais. Le double point de vue est intéressant car il offre au lecteur la possibilité d’éviter le manichéisme. Le plus beau passage est probablement la rencontre avec ce chien devenu fou à force de chasser les migrants toutes les nuits pour éviter qu’ils ne montent dans les camions et qui mord toute personne à portée de mâchoire, le parallèle avec son maître étant évident. Certains flics sont des salauds, mais la plupart sont présentées comme des braves gars qu’on envoie faire le sale boulot. Cette position sur le fil était peut être tenable avant la présidentielle et le changement de gouvernement, qui depuis encourage fortement la répression et les dérapages violents. A quel moment obéir aux ordres est-il encore acceptable ? Regret aussi que si l’on voit le caractère inhumain de la politique appliquée à des êtres humains justement, celle-ci soit présentée comme inéluctable et qu’aucune remise en cause du système des frontières ne soit même abordée. La Jungle elle-même est assez crédible par rapport à celle que j’ai connu et l’on apprend dans les remerciements que l’écrivain y a dormi plusieurs nuits. L’intrigue quant à elle m’a moins intéressé que le contexte ou les personnages. Il reste un roman réaliste, dur, qui a le mérite de soulever un voile avec empathie sur un sujet dont on parle mal.

 

Vers la sobriété heureuse, Pierre Rabhi

J’avais emporté ce bouquin sur le tour Alternatiba car je voulais prendre quelque chose de facile à lire. Ce petit livre qui fut un best-seller constitue une critique de la modernité et de la société industrielle, qui aujourd’hui peut paraitre évidente mais l’était moins à l’époque de sa publication, changement auquel il a pu contribuer. C’est une synthèse des idées que Pierre Rabhi a développé dans ses nombreux ouvrages, peut-être celui qu’il faut lire si on n’en lit qu’un. Peut-être aussi est-ce la raison pour laquelle j’ai éprouvé un léger ennui, en plus du ton qui peut s’avérer parfois sentencieux.

Lectures 2018 – première partie

Comme l’année dernière, je vous propose un compte-rendu totalement subjectif des lectures que j’ai effectuées. Il ne s’agit pas des nouvelles publications, exercice que je trouve un peu vain malgré son succès auprès des blogueurs et des journalistes, car il est impossible pour un lecteur d’avoir épuisé le champ des possibilités de découverte des chefs-d’œuvres écrits au cours du temps. De plus, il n’y a pas tellement de livres valant véritablement la peine qui sortent au même moment et je n’ai pas tant le goût de la nouveauté ou du marketing. Ce qui fait la spécificité de cette année 2018 est le relatif faible nombre que je vais vous présenter. Seulement une quinzaine ! En effet cela fait exactement dix ans que je n’en avais pas terminé si peu. Les raisons sont en partie les mêmes qu’à l’époque : le très grand nombre de « non-fictions » pour la première fois majoritaires, qui même lorsqu’elles sont intéressantes nécessitent un peu plus d’effort qu’un roman dont on va facilement tourner les pages même si l’on n’est pas totalement convaincu. A cela s’ajoute la cohorte habituelle des bouquins que j’abandonne en cours de route et que je me refuse par conséquent à critiquer (la relecture de plusieurs centaines de pages de « Vingt ans après » pour combler mes insomnies en fait partie). Enfin, mon départ sur les routes pendant presque deux mois d’été dans des conditions qui me laissaient peu de temps libre y a également contribué.

 

Débuter son potager en permaculture, Nelly Pons et Pome Bernos

Un petit ouvrage pratique né de la collaboration des Éditions Actes Sud avec les Colibris (Kaizen). Facile à lire, il constitue une bonne introduction. J’ai particulièrement apprécié les dessins représentants par exemple les différents types de sol et les associations entre plantes, ainsi que les choix graphiques et de papier. Il faut cependant avoir conscience que le sujet est abordé de façon superficielle comme pour tout les livres parus dans cette collection et que quelqu’un de véritablement intéressé devra par la suite se tourner vers un autre ouvrage plus complet s’il veut aller plus loin.

 

Le soldat chamane 2. Le cavalier rêveur, Robin Hobb

J’avais relativement apprécié le premier tome étant donné les quelques originalités apportées dans cette série par ailleurs assez classique de « big commercial fantasy » (les réflexions sur le colonialisme, un peuple dont la culture est assez proche des indiens d’Amérique du Nord…) Malheureusement le second tome m’a un peu déçu. L’essentiel de l’intrigue tourne encore autour de la peste et se conclut exactement de la même manière par la mort d’un certain nombre de personnages, au point que je m’interroge sur la facilité de se complaire dans la description de la souffrance qui apparaît souvent dans ce genre (cf L’épée de vérité de Terry Goodkind). Quelques bonne idées comme la transformation physique du personnage principal qui devient obèse suite à la maladie et doit subir le jugement de ses proches. Malgré tout, l’intrigue fait du surplace et semble pâtir du manque d’inspiration de l’auteur.

 

Vendre ses photos, Joëlle Verbrugge

Clair et complet, une référence dans ce domaine. Un énorme travail effectué par Joëlle Verbrugge qui par ailleurs fournit sur son site Droit et Photographie des information utiles aux photographes, bien souvent perdus face à la complexité du droit et l’étroitesse d’esprit des administrations chargées de l’appliquer.

 

La science du Disque-Monde, tome 1, Terry Pratchett, Ian Stewart et Jack Cohen

Un excellent ouvrage que je recommande chaudement pour tout ceux qui sont curieux et ne sont pas complètement allergiques à la réflexion scientifique. Comme précisé dans la préface, il ne s’agit pas ici, comme c’est souvent le cas, d’imaginer comment le Disque-Monde pourrait fonctionner scientifiquement (ce qui serait stupide selon Terry Pratchett), mais de faire découvrir la science valable dans notre monde à travers l’observation de celui-ci par les mages de l’Université de l’invisible. Un chapitre sur deux se présente donc sous la forme d’une histoire du Disque-Monde toujours aussi jouissive à lire, tandis que les autres abordent du point de vue scientifique les sujets évoqués dans la fiction. L’exercice extrêmement casse-gueule est étonnamment réussi. La partie fictionnelle est vraiment drôle et la partie plus « sérieuse » facile à lire et complète. Cela est probablement du en partie au fait que le créateur du Disque-Monde possédait lui-même de solides notions scientifiques en plus de son incroyable humour et de son imagination. Ce livre a contribué après la chaîne Youtube e-penser à me réconcilier avec la science, que l’on m’avait appris à détester à l’école par son enseignement stupide, tout comme je l’ai fait auparavant avec la philosophie.  Par rapport au travail par ailleurs excellent de Bruce Benamran, Ian Stewart et Jack Cohen qui sont professeurs à l’université de Warwick vont encore plus loin, car plutôt que de nous apprendre les règles établies selon l’état de la science d’aujourd’hui, ils nous introduisent au raisonnement scientifique et par un même mouvement au caractère étrange et merveilleux du monde. Notre monde.

 

Janua Vera, Jean-Philippe Jaworski

De l’auteur, j’avais vraiment aimé Gagner la guerre qui reste aujourd’hui l’un de mes bouquins préférés en fantasy et l’une de mes plus belles découvertes de ces dernières années. C’est la raison pour laquelle j’ai eu l’idée de rechercher dans la bibliothèque où je vais s’il s’y trouvait d’autres pépites de sa confection. Janua Vera est un recueil de nouvelles se déroulant dans le même univers et pour lequel a d’ailleurs été inventé le personnage incroyable de Benvenuto Gesufal, dont l’histoire est plus longuement contée dans le roman sus-cité. Il est révélateur que le court récit où il apparait est le plus réussi de tous, car si les autres sont clairement au-dessus de la plupart des productions du genre, il leur manque le ton donné par cette fripouille pour obtenir le subtil cocktail qui surpasse le simple talent. Jean-Philippe Jaworski raconte justement dans la préface de cette édition comment l’assassin est revenu le hanter de façon presque indépendante de sa volonté, témoignage de l’importance de trouver la « graine de personnage » selon l’expression utilisée par une amie metteur en scène, afin de pouvoir l’incarner de façon vivante. Ceci est valable également dans le jeu de rôle, univers que l’auteur connait très bien pour en avoir inventés et qui a probablement influencé son écriture. Malgré tout, les autres protagonistes sont loin d’être de fades figures et je me souviens particulièrement de ce barbare frustre perdu en terre étrangère, que la rencontre avec une sorcière va aider à accepter la perte d’un enfant. Pour conclure, un excellent recueil de nouvelles de fantasy qui, sans atteindre le génie du roman qui suivit, fut pour l’écrivain à la fois un coup d’essai et un coup de maître.

 

La convergence des consciences, Pierre Rabhi

C’est un livre que j’ai lu dans un contexte très particulier, puisque c’était lors d’une retraite dans un centre de méditation bouddhiste. De là vient le fait que j’ai des souvenirs très aigus de la semaine où je l’ai parcouru et où je me consacrais avant tout à la pleine conscience, coupé par exemple de tout accès à internet. Je me remémore sans difficulté la subite averse de grêle, ainsi que l’oiseau mort dans l’encoignure d’une fenêtre de l’ancienne ferme où je prenais le temps de lire avant de me coucher. Cet environnement fut propice à la rencontre avec un auteur qui effectue lui-même des retraites dans un monastère chrétien et qui vit en contact avec la nature qui m’entourait à ce moment-là. Il fut également idéal pour la concentration, puisque j’ai lu et compris la totalité du hors-série réalisé par La Vie et Le Monde sur Albert Einstein qui était pourtant assez exigeant. Le livre de Pierre Rabhi se présente sous la forme d’un abécédaire et le ton d’un journal, où il reprend la même rengaine que d’habitude sur la sobriété heureuse. Étonnamment, bien qu’il ne s’agisse pas du tout d’une publication indispensable, la liberté de l’exercice a fait que j’ai trouvé la lecture plus agréable que certaines de ses leçons morales. On y apprend par exemple son estime pour Keny Arkana, même s’il regrette la violence de certaines paroles de ses chansons. En somme, une promenade en compagnie d’un homme qu’il ne faut pas considérer comme un gourou, mais qui peut malgré tout nourrir une réflexion.

 

Les vagabonds du rail, Jack London

Après avoir dévoré L’appel de la forêt à l’adolescence, Jack London est un écrivain que j’ai redécouvert plus récemment avec Martin Eden, ce qui m’a donné envie de lire tout ses livres comme c’était déjà le cas avec d’autres. La route ou Les vagabonds du rail est un ensemble de plusieurs récits autobiographiques sur une partie de sa jeunesse, durant laquelle il a traversé les États-Unis à plusieurs reprises en tant que passager clandestin dans des trains de marchandise. Plus que le style, ce sont les anecdotes et l’expérience de ce monde vu de l’intérieur qui font la valeur de ce texte, ainsi que bon nombre de réflexions personnelles. On comprend alors pourquoi Jack London fut aussi clairement socialistes et le romancier préféré du voyageur Christopher McCandless dont l’histoire est racontée dans Into the wild. On perçoit aussi l’influence évidente qu’il a pu exercer sur la Beat Generation, dont un autre Jack qui écrivit… Sur la route. Ce n’est pas une œuvre majeure, mais elle contient certaines leçons de vie. Ironiquement, j’ai donné mon exemplaire à un hébergeur citoyen lors de ma première étape de la Marche solidaire pour les migrants, en échange d’une bande-dessinée de la série Corto Maltese… dont Jack London est un personnage récurrent.

Plaisir coupable

Il se tordait les doigts dans tout les sens et n’arrivait pas à cracher le morceau. Lloyd l’observa derrière ses lunettes rectangulaires qui lui donnaient l’air d’un banquier ou d’un agent en assurance : le vieil homme avait gardé sur lui sa gabardine qui devait déjà être démodée au moment où il l’avait achetée et son chapeau était posé sur le coin du bureau qui les séparait.
-Quelle que soit votre demande, monsieur Trezinsky, vous pouvez être assuré que nous avons déjà répondu à une requête similaire. Depuis sa création, des milliers de personnes ont fait appel à la Machine à rêves. Nous savons qu’il n’est pas évident d’exposer ses désirs les plus secrets, mais tout ce qui sera dit ici ne sortira pas de ces quatre murs. C’est d’ailleurs une obligation légale. Nous ne sommes pas là pour vous juger.
Ce discours que Lloyd avait déjà sorti de nombreuses fois pour les clients qui rechignaient après avoir entamé les premières démarches, sembla rasséréner un peu l’homme qui était en face de lui. Ce denier prit une profonde inspiration comme pour se donner du courage et commença d’une voix à peine audible :
-Voilà, c’est que voyez-vous, il y a cette jeune femme… Si elle pouvait être présente…
-Mais bien sur, nous aurons besoin de toutes les informations disponibles afin que l’illusion soit la plus parfaite possible. Tout d’abord, pouvez-vous m’indiquer le prénom et l’année de naissance de cette personne ?
-Clara et elle a 24 ans. Bientôt 25, ajoute-t-il précipitamment, comme si cela pouvait atténuer la différence d’âge avec lui-même.
-Entendu. Nous aurons besoin également d’un holo… et ans l’idéal de son ADN. Les résultats dans ce cas sont beaucoup plus probants, même si je ne vous cache pas que la prestation sera plus chère.
-Ce n’est pas un problème lui répondit Trezinsky, qui ne s’attendait à rien d’autre et lui fournit avec le fichier informatique quelques cheveux de femme enfermés dans un sachet en plastique.
Il y avait donc quand même songé sourit intérieurement Lloyd en prenant ces éléments.
-C’est parfait. Nous allons envoyer cela au labo et nous devrions être en mesure de vous recontacter dans les prochains jours.
-Si vous pouviez faire en sorte…
-Qu’elle soit bien disposées à votre égard ? Bien entendu, c’est une chose dont nous avons l’habitude.

Ils étaient nus sous les draps. Bien qu’ils aient été immobiles depuis un moment, Trezinsky ressentait dans tout son corps les ondes apaisantes de l’orgasme qu’ils avaient eus simultanément. Les seins lourds et moelleux de la jeune fille blonde à coté de lui reposaient contre sa propre poitrine et il pouvait les caresser à loisir sans que celle-ci ne proteste autrement que par un soupir de plaisir. Finalement elle sortit du lit et s’en alla prendre une douche. Il la suivit des yeux et contempla encore une fois sa taille parfaite, la cambrure de ses reins et sa démarche de félin. Si ça n’était que lui il la prendrait encore une fois, mais il savait qu’il s’agissait du signal. Il se rhabilla en hâte et sortit de la pièce. A l’extérieur il retrouva Lloyd vêtu de la blouse blanche qu’il arborait systématiquement à l’intérieur de l’établissement.
-Cela s’est-il passé selon vos souhaits ? s’enquerra celui-ci.
-Merveilleux ! Encore plus que je ne l’imaginais. Êtes-vous certain qu’il n’est pas possible de prolonger la séance ?
-Malheureusement. Les risques d’addiction sont importants et nous avons un règlement très strict à ce sujet. Certaines expériences dans le passé… ont présenté des difficultés.
-Très bien. Dans ce cas je reviendrai demain.
-Avez-vous de nouveau des changements à nous suggérer ?
-Aucun. Depuis que vous avez modifié la voix tout est parfait.
Sur ces mots le vieil homme s’éloigna d’un pas alerte qui trahissait son contentement tandis que Lloyd posait sur lui un regard bienveillant. Trezinsky semblait métamorphosé par le traitement qui lui était prodigué. Il gagnait une assurance et une joie de vivre qui étaient à l’opposé de l’impression qu’il avait laissée à son arrivée. Lloyd était pleinement satisfait du processus. C’était pour cette raison qu’avait été créée la Machine à rêves. Combien de gens avaient-ils arraché à la solitude et à la misère sexuelle ? Combien avaient-ils éloigné d’autres paradis artificiels dont les conséquences sur le long-terme étaient désastreuses ? Sans parler de l’impact social. Combien de crimes, de viols, de passages à l’acte évités par le pouvoir de la catharsis ? Il lui suffisait de voir la mine réjouie et l’air apaisé de ses clients pour être conforté dans le bien-fondé de son travail.

Au fil du temps, Lloyd et Trezinsky en vinrent à bien se connaître. Pourtant, à aucun moment ils n’évoquaient leur vie privée au cours de leurs discussions. L’un par éthique professionnelle, l’autre par une forme de pudeur qui le faisait dériver à chaque fois que l’on abordait ce genre de sujet. En particulier, le vieil homme ne parlait jamais des raisons qui l’avaient amené ici et devant ce silence, son interlocuteur n’osait pas lui poser de question. Il ne se doutait pas qu’un événement fortuit allait lui en apprendre plus qu’il n’aurait voulu. En effet, un jour parmi d’autres, il avait échangé quelques mots comme à son habitude avec Trezinsky, puis ce dernier évoqua un rendez-vous qu’il ne voulait pas manquer et disparut. Lloyd était déjà replongé dans ses pensées et se préparait mentalement aux activités du reste de la journée, lorsqu’il remarqua par hasard, oublié sur une chaise, le chapeau que son client ne quittait jamais. Aussitôt, dans un geste désintéressé, il courut le rapporter à son propriétaire qu’il rattrapa de justesse alors que celui-ci venait de franchir les portes de l’établissement. Trezinsky sembla extrêmement embarrassé, ce que Lloyd attribua sans peine à la hâte dans laquelle il se trouvait. Il s’apprêtait donc à s’en retourner immédiatement, lorsque quelque chose l’en empêcha. Une superbe jeune fille attendait de l’autre coté de la rue, mais surtout elle ressemblait trait pour trait au modèle qui avait été soumis à la Machine à rêves. Poussé par la curiosité, il retint le vieil homme pour lui demander :
-Alors, vous avez réussi ? Finalement, grâce à nous, vous l’avez séduite ?
-Ca ne vous regarde pas ! hurla celui-ci tout en exprimant vivement le désir de s’en aller, ce qui fit regretter à Lloyd son imprudence. C’est à ce moment-là que la jeune fille appela en faisant de grands gestes dans leur direction :
-Dépêche-toi papa, on va être en retard !

L’amour, c’est comme les chaudoudoux

Longtemps, je me suis détesté. Je souffrais de la solitude et je pensais être responsable de mon malheur, car c’est l’une des croyances les plus répandues dans notre société. En vérité, j’en étais responsable en quelque sorte, mais on ne peut pas prétendre être libre tant que l’on n’a pas conscience de nos prisons mentales… A l’adolescence, ce que je désirais avant tout, ou plutôt ce que je croyais désirer, c’était d’avoir une copine. Certes, ma timidité presque maladive à l’époque m’a fait rater quelques occasions, mais par la suite lorsque ce trait de caractère s’est estompé, je me suis aperçu que j’avais plus ou moins inconsciemment choisi de rester célibataire. En effet, dès que la possibilité d’une relation sérieuse s’était profilée, j’avais fait un pas en arrière, laissant parfois l’autre personne dans le désarroi. Paradoxalement, ce dont j’avais le plus souffert, cela avait été de me séparer de quelqu’un que j’aimais parfois profondément, même si ce n’était jamais la seule raison, loin de là… Au bout d’un moment j’en suis venu à me demander si je ne faisais pas partie de ces hommes dont on dit qu’ils ont « peur de l’engagement », mais cela n’a heureusement pas duré très longtemps car je me suis rendu compte qu’il est normal d’avoir peur que ce que l’on ne souhaite pas arrive et que par rapport à une jeune fille traitée de salope parce qu’elle couche avec plusieurs homme, il y a une différence de degré à cause de l’inégalité sociale entre les hommes et les femmes, mais que dans tout les cas ces appellation recouvrent un jugement moral sur un écart à la norme. Mais au début je n’en étais pas encore là et je ressentais la douleur jusque dans ma chair de ne pouvoir faire coïncider l’amour tel que je le concevais et mon instinct qui me disait qu’aimer une personne ne devrait pas m’empêcher de m’attacher à quelqu’un d’autre. Dans la contradiction dans laquelle je me trouvais, j’avais toujours le réflexe de faire privilégier mon intégrité par rapport à moi-même avant ma relation avec une autre personne. Surtout, il ne me paraissait pas normal de contraindre ma liberté dans un domaine où plus que tout autre, elle devrait en être le maître-étalon (si je peux me permettre…)

A un moment donné je me suis inscris sur un site de rencontres, car quitte à être célibataire autant en profiter et c’est alors que j’ai découvert le concept de polyamour qui était revendiqué sur de nombreux profils de jeunes filles cultivées. Comme la composition du mot l’indique, il s’agit tout simplement de l’idée que l’on peut aimer différentes personnes à la fois sans que cela pose problème, ce qui est à différencier du libertinage où il peut y avoir une seule histoire d’amour et des relations sexuelles sans sentiment sur le coté. Personnellement j’ai appris par la suite sur un tableau listant toutes les possibilités que j’étais « anarchiste amoureux », ce qui veut dire que je suis au moins anarchiste dans un domaine, même si je préfère me référer à la lettre du poète allemand Rilke où il invite à une relation amoureuse libérée de toute convention sociale. Pour en revenir au polyamour, j’ai été un peu surpris au départ que certains en fassent un combat politique (souvent en lien avec le féminisme), mais ce n’est au final pas tellement étonnant lorsque l’on considère par exemple les réactions parfois extrêmement violentes de certains individus par rapport à ce mode de vie. Je rajouterai que j’ai un peu de mal avec la dualité amour/sexe sans sentiment, non parce que cela me gène en théorie mais parce qu’en pratique cela ne se passe souvent pas comme ça… Il est rare de coucher avec quelqu’un s’il n’y a pas une complicité, une intimité, une alchimie qui s’enrichira ou pas avec le temps (et réciproquement, l’amour naît le plus souvent pour quelqu’un qui nous attire physiquement), mais peut être cela est-il dû seulement à mon expérience personnelle. En parallèle, plus ou moins à la même période, j’ai commencé la lecture d’un ouvrage du philosophe Michel Onfray intitulé « Théorie du corps amoureux », dans lequel tout en faisant la promotion du libertinage, il dénonce le carcan imposé par l’Eglise au cours des siècles (je souris encore d’avoir lu ce brûlot anticlérical pendant de longues heures à l’occasion du gardiennage de ma propre exposition qui avait lieu dans une église). Selon lui, le modèle du couple s’est imposé comme la seule option à cause de la victoire idéologique des « idéalistes » (dont font partie Platon et les adeptes du christianisme), qui vouent une haine aux plaisirs corporels et prônent la domination masculine. Toute en restant critique face à certaines idées avancées, cela m’a aidé à prendre conscience que ma vision de l’amour était fortement conditionnée par la culture à laquelle j’appartenais. Un voyage plus tardif au Mexique m’a depuis confirmé dans l’idée que, bien que ce pays soit extrêmement genré (le rôle des hommes et des femmes y est fortement défini), bien que la religion chrétienne y soit très présente, bien que les violences sexuelles y soient monnaie courante et abstraction faite du goût des indigènes pour les occidentaux, la sexualité des femmes y est beaucoup moins inhibée qu’en Europe.

Arrivé à ce moment de la lecture, peut être certaines personnes se disent-elles qu’elles ont toujours vécues en couple et qu’elles s’en trouvent pourtant heureuses, ou bien que la vie les a menées à travers différentes situations mais que seul l’amour exclusif à deux leur apporte pleinement satisfaction. Il faut bien comprendre que mon propos n’est pas de faire la promotion d’un modèle par rapport à un autre qui serait valable pour tout le monde, contrairement à Michel Onfray ou au personnage joué par Léa Seydoux dans le film « The Lobster » que je conseille sur le sujet, mais au contraire que chacun devrait pouvoir vivre sa sexualité et ses sentiments comme il l’entend. Hors, il est impossible d’être libre tant que l’on n’a pas conscience d’avoir le choix et que notre éducation nous pousse à considérer le couple comme la seule véritable relation amoureuse. Cela peut paraitre inutile de dire cela alors que la révolution sexuelle a déjà eu lieu et il est vrai que d’importants progrès ont été faits vers plus de liberté, mais on ne change pas complètement en quelques décennies un aspect aussi important de notre société datant au moins de plusieurs siècles. D’ailleurs, d’où cela vient-il ? Platon, dont l’influence en occident n’est pas sans lien avec le fait que sa pensée idéaliste est compatible avec le christianisme, fait raconter à Aristophane dans « Le Banquet » une fable sur l’origine de l’amour. Auparavant les êtres humains possédaient l’équivalent de notre corps en double et ils furent coupés en deux par les dieux afin de les affaiblir. « C’est de ce moment que date l’amour inné des hommes les uns pour les autres : l’amour recompose l’antique nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine » (traduction d’E. Chambry pour Garnier-Flammarion). S’il ne faut peut être pas prendre cette histoire au premier degré, c’est de là que vient le terme de « moitié » encore en vigueur pour désigner l’être aimé et elle illustre l’idée selon laquelle un individu demeure incomplet tant qu’il n’a pas trouvé « l’âme sœur » (ce qui implique déjà de croire en l’existence de l’âme…) Chose assez similaire dans la Bible, où selon l’interprétation la plus courante, la femme est issue d’une côte de l’homme (probablement suite à une erreur de traduction, mais cela importe peu.) Par la suite est arrivé Saint Paul, un fanatique misogyne qui ne rigolait pas sur la gaudriole, dont les valeurs sont très différentes de celles prônées dans les Evangiles mais qui devient malgré tout l’une des principales références de l’Eglise. Lui n’aurait certainement pas hésité à jeter la première pierre.

Mais tout cela c’est du passé, me direz-vous. Certes, il fut un temps il fut un temps où les relations amoureuses n’étaient envisageable qu’à l’intérieur du couple, mais aujourd’hui ce n’est plus le cas. En êtes vous certains ? Les princesses dans les films de Walt Disney (qui refusait qu’une femme travaille comme dessinatrice dans sa compagnie) dont on gave notre jeunesse rêvent-elles d’autre chose que de trouver leur prince charmant ? N’avez-vous pas entendu parler dans les médias des « célibattants » qui ont failli dans leur mission de se mettre en couple mais qui sont pénitents et dont la volonté de sortir de cette situation honteuse est méritoire, tout comme un chômeur qui multiplierait les entretiens d’embauche, ou un malade entamant sa troisième chimiothérapie tout en gardant le sourire ? Alors oui, les choses évoluent et l’émergence du polyamour en est un signe, tout comme l’apparition de récits portants des discours différents tels que le film « Rebelle » réalisé par Disney (même si la réalisatrice a été débarquée en cours de projet et que seule une pétition diffusée sur internet a empêché la production de modifier la morphologie de l’héroïne pour lui donner une taille de Barbie), mais elles évoluent lentement, très lentement… Pour s’en convaincre il suffit de lire « Le journal de Bridget Jones » qui sous son aspect prétendument libérateur présente la figure de la célibataire comme forcément dépressive et classe dans la catégorie « enfoiré affectif » aussi bien les menteurs que les hommes ne désirant tout simplement pas s’engager dans une relation exclusive. Jusqu’au « Valérian et la Cité des milles planètes » de Luc Besson, où durant toutes les péripéties de l’histoire, est soulignée l’évolution du personnage principal, qui d’adolescent immature et collectionneur, finit par comprendre qu’il ne doit aimer qu’une seule femme (celle-ci se faisant ainsi respecter, ce qui la consolera peut être d’avoir disparu du titre de la série).

A partir de là on peut se demander quel impact nos croyances dans ce domaine ont-elles sur notre quotidien ? Combien d’hommes et de femmes trompent-ils leur conjoint car ils n’envisagent pas de relation en dehors du couple mais se retrouvent en contradiction avec leur désir pour d’autres personnes ? Combien sont amoureux de deux individus à la fois et souffrent de devoir choisir ? Combien se désespèrent de voir cette relation échouer car ils sont arrivés « trop tard » dans la vie de l’autre ? La plupart des personnes considèrent que tout est de rencontrer « le bon » ou « la bonne » avec lequel ou laquelle ils pourront passer le reste de leur vie. Mais imaginons que ce partenaire ait eut un accident de voiture mortel ou soient partis vivre au Canada juste avant qu’elles ne le rencontrent, seraient elles pour autant condamnées à vivre dans la solitude ? Il est probable au contraire qu’elles auraient fait leur vie avec quelqu’un d’autre, peut être rencontré six mois plus tard. Maintenant imaginons que l’accident ou le départ n’ait pas eu lieu, elles se mettent en couple avec le premier partenaire potentiel et arrêtent de chercher, ou même s’interdisent comme c’est le plus souvent le cas, d’en trouver un autre. Qu’advient-il du second ? De celui qui aurait été sinon le père ou la mère de leurs enfants, l’homme ou la femme de leur vie ? Il y a là-dedans beaucoup d’arbitraire et lorsque l’on s’en aperçoit, surtout lorsque l’on est célibataire, il est tentant d’imaginer les différentes vies possibles avec les belles personnes qui gravitent autour de nous, comme dans le magnifique poème « Les passantes » d’Antoine Pol mis en musique par Georges Brassens. Si je m’essaie à ce petit jeu et repense à ces femmes qui me charment non seulement par leur beauté mais par l’expression indéfinissable de tout leur être il y a :
_la bibliothécaire rousse aux yeux gris-bleus dont la présence me foudroie à chaque fois et qui me fait venir emprunter des livres plus que de raison
_cette dessinatrice au très joli sourire croisée récemment dans un festival de science-fiction et qui a du retourner malheureusement à l’autre bout de la France
_la jeune fille de Budapest, malgré toutes ces années
_encore une rousse avec laquelle j’ai connu une histoire en pointillés et qui a eu l’étrange idée de se mettre en couple alors que j’étais au Mexique
_une jolie blonde croisée seulement quelques heures en faisant du bénévolat et avec laquelle je maintiens le contact à distance depuis plus d’un an
_quelques autres, parfois très récemment et selon les hasards de la vie
Est-ce qu’il y a un meilleur moyen de vivre ? Car la jalousie complique bien vite les choses… Mon humble avis est que cela dépend des personnes, des rencontres, des moments dans une vie… Tout comme Sartre (qui prônait l’union libre), je ne pense pas qu’il y ait de morale immanente et que donc chacun doit inventer/bricoler la sienne selon la situation. On peut être libertin à une période, puis en couple dans une relation exclusive avec une personne très jalouse, puis en polyamour une fois que chacun a rencontré quelqu’un d’autre, puis vivre dans l’abstinence que cela soit choisi ou non… Le plus important me semble l’honnêteté et le respect de l’autre comme de soi-même, qui permettent de décider ensemble, en adultes responsables, les engagements que chacun est prêt à prendre envers l’autre.

Afin de conclure, j’aimerais raconter une anecdote qui renforcera dans leur paranoïa concernant les livres d’enfants les membres de la Manif pour tous. Lorsque j’étais petit, je possédais un livre écrit par Claude Steiner et illustré par Pef qui s’appelait « Le conte chaud et doux des chaudoudoux » (traduction de François Paul-Cavallier). Il racontait l’histoire d’un monde où chaque enfant recevait à la naissance un sac rempli de « chaudoudoux », qui étaient de petites boules de poils au grand sourire que les gens s’offraient les uns les autres. Ce sac était inépuisable, mais un jour la sorcière Belzépha instaura la jalousie dans le cœur des gens car personne ne voulait acheter ses philtres ni ses potions (c’est un conte aussi anticapitaliste que libertaire) et ceux-ci demandèrent désormais à leur proches d’arrêter d’en donner de peur qu’il n’y en ait plus pour eux. Alors, comme il y avait de moins en moins de chaudoudoux et que tout le monde commençait à dépérir, la sorcière put vendre des « froid-piquants » qui empêchaient les gens de se ratatiner mais rendaient « plutôt froids et hargneux ». « Depuis le plan de Belzépha, ils restaient par deux et gardaient les chaudoudoux l’un pour l’autre. Quand ils se trompaient en offrant un chaudoudoux à une autre personne, ils se sentaient coupable, sachant que leur partenaire souffrirait du manque. » Sur ces entrefaites (j’aime beaucoup cette expression), arrive « une jeune femme gaie et épanouie aux formes généreuses » et qui donnait ses chaudoudoux sans compter. « Mais certains la désapprouvèrent parce qu’elle apprenait aux enfants à donner des chaudoudoux sans avoir peur d’en manquer. » La fin reste ouverte, mais si un jour j’ai des enfants, je n’hésiterai pas à leur lire cette histoire afin qu’ils n’aient pas peur à l’avenir de donner des chaudoudoux.

Les corbeaux

Les deux amis devisaient tranquillement tout en se réchauffant au soleil de cet hiver tardif. Laurent travaillait dans une banque assez respectable, il entourait sa fonction d’un tel mystère que personne ne savait exactement ce qu’il y faisait, mais ce n’était rien de plus que du conseil en placement. Il était très bien payé cependant et louait un appartement à Paris dans le VIème arrondissement qu’il connaissait dans ses moindres recoins, si bien qu’il considérait le Jardin du Luxembourg un peu comme faisant partie de sa propriété personnelle. Aurélien quant à lui était ce qu’on appelle abusivement un journaliste politique, c’est-à-dire qu’il était rémunéré pour collecter et commenter les petites phrases lâchées à cet effet, pour un journal éminemment sérieux qui n’était pourtant pas très différent d’une gazette sportive. Les deux hommes s’appréciaient depuis des années, ils s’étaient rencontrés dans leur jeunesse et se revoyaient de temps en temps afin de faire le point à la fois sur leur vie personnelle et sur l’actualité du moment. Leur conversation d’aujourd’hui portait sur le délitement de la coalition au pouvoir mais était ponctuée de digressions historiques et littéraires qui la rendaient d’autant plus agréable et prédisposée à ce cadre. En effet, où que se porte leur regard, il découvrait les intemporelles chaises en métal présentes dans tout les grands parcs de la capitale et sur lesquelles Doisneau, Kertesz et Cartier-Bresson ont photographié les plus grands artistes et poètes de leur temps. Lorsqu’à coté de ces éléments sous-estimés du patrimoine national et sous le regard des statues aperçues mille fois au cinéma, ils virent deux silhouettes avancer dans leur direction.

Laurent les reconnut et les accueillit chaleureusement, puis une fois les poignées de main échangées, fit les présentations :
-Aurélien je te présente deux camarades de promotion que j’ai connus à science-po. Martin travaille au Conseil Constitutionnel. Tu y es toujours d’ailleurs ? Ce faisant il se tournait vers un petit homme d’allure encore jeune, aux cheveux blonds et aux montures de lunettes cerclées d’or. Il portait un pull léger qui pouvait passer pour du cachemire et s’habillait avec goût, sans chercher l’excentricité.
-Oui, j’y étais encore tout à l’heure pour mes recherches. Je prépare une thèse sur la nécessité de l’état de droit indiqua-t-il aimablement.
-Extraordinaire ! Travailler sous les ors de la République ! Et Adrien est assistant parlementaire d’un député de la Loire, c’est cela ?
-Tout à fait confirma celui-ci avec un hochement de tête qui provoqua un léger balancement de tout son corps. Ce dernier était presque entièrement engoncé dans un grand manteau noir qui ne laissait que peu d’indices sur sa mise. En outre il était plus taiseux que son compagnon, mais son visage sérieux et concentré parlait pour lui. A cette occasion le journaliste s’aperçut qu’ils étaient tous vêtus plus ou moins de la même manière et partageaient certaines similarités avec des corbeaux du parc qui auraient tenus conciliabule.

Martin reprit le cours de la discussion.
-Et toi Laurent, où en sont tes projets en politique ? Tu m’avais dit que tu avais l’intention de te présenter aux législatives ?
-C’est une idée que je caresse depuis quelques années, mais vois-tu, il n’y a aucun parti qui ne me tente vraiment.
-Cela pose problème en effet.
Il s’interrompit et porta sa main au menton comme s’il était plongé dans une profonde réflexion. Ils restèrent silencieux tout les quatre, la tête penchée en avant, à la recherche d’une solution. Au bout d’un moment, le même s’était fait son opinion.
-Ecoute, la majorité est en train de s’effondrer donc tu ne peux pas y aller. L’opposition a beaucoup trop de candidats et ne t’acceptera pas…
-Tu ne peux tout de même pas aller dans les extrêmes l’interrompit la voix grave d’Adrien comme s’il partageait son raisonnement, ce à quoi ils acquiescèrent collectivement.
-Non, c’est vrai abonda Martin. Par contre tu as des origines dans le Sud-ouest et les centristes sont très présents là-bas, donc c’est le créneau qu’il te reste.
Laurent demeura dans un mutisme prudent afin de ne pas paraitre trop cynique mais on sentait que la démonstration avait fait son effet. C’est le moment que choisit Aurélien qui avait assisté jusque-là aux échanges en simple observateur pour hasarder une question.
-Mais tout de même, quel est l’intérêt de faire de la politique si c’est pour adhérer aux idées qui sont déjà majoritaires ?
Martin lui fournit la réponse clef en main avec un air entendu, comme s’il prenait les autres à témoin.
-Nous avons tous conscience ici qu’aujourd’hui ce ne sont pas les idées qui comptent mais les grands hommes d’état. Je suis convaincu que Laurent a toutes les qualités pour réussir.
-Il ne faut pas être sectaire renchérit Adrien.
-Surtout pas ! s’écria Laurent.
Ils opinèrent du bonnet conjointement et passèrent au sujet suivant. A partir de ce moment Aurélien eut pourtant du mal à suivre la conversation. Son regard se faisait songeur et se perdait sur la cime des arbres ou suivait les promeneurs comme s’il s’apercevait seulement de leur présence maintenant. On ne voulut pas le sortir de sa distraction et il eut tout le loisir de remarquer l’employé de la ville de l’autre coté de l’allée, qui appuyé sur son outil de travail les observaient attentivement depuis un certain temps. Puis, tout à coup, ils s’envolèrent dans des directions différentes.

Lectures 2017

Afin d’animer un peu ce blog où les publications se font beaucoup trop rares malgré la qualité des textes (le pire c’est que je le pense), j’ai eu envie de rapporter les lectures que j’ai effectuées cette année, comme il m’est arrivé de le faire auparavant. Malgré le manque de réaction habituel sur internet pour ce genre de sujet qui parfois me navre (oui, il y a encore des gens qui utilisent le mot « navre », si j’avais employé « déçoit » cela aurait été trop fort et laissé entendre que j’avais eu un espoir, en plus cela ressemble à « nacre » ou bien à « havre), j’avais eu des retours directement de certaines personnes et j’aime bien réveiller chez les gens des centres d’intérêt enfouis par le manque d’occasion et l’oubli. Par expérience, je sais que je vais fatiguer si je tente de rédiger une critique pour les 25 titres découverts cette année et certains n’étaient ni assez bons ni assez mauvais pour mériter une telle attention, donc je me contenterai de les citer dans ce cas.

 

L’honorable barbare de L. Sprague de Camp

 

Today we live d’Emmanuelle Pirotte

Une heureuse surprise ! En effet, d’une part je ne suis pas fan de la majorité de la littérature contemporaine qui pour le coup me déçoit souvent et d’autre part, le sujet ne m’attirait pas tellement : pendant la seconde guerre mondiale dans les Ardennes, une petite fille juive est épargnée par un soldat allemand qui fait tout ensuite pour la protéger. La curiosité m’a poussé à entamer cette fiction car l’auteure est la mère d’une amie et parce que, si vous voulez tout savoir (ce dont je doute), j’ai pu mettre la main par hasard sur un exemplaire ayant appartenu à Catherine Clément dans un vide-grenier. Surpris oui, tout d’abord par la qualité du style si mes souvenirs sont corrects, signe qu’on l’a laissé suffisamment murir pour ne conserver du texte que sa substantifique moelle. Surpris aussi par les personnages qui finalement sont assez attachants. Surpris surtout par le « scénario » efficace qui n’en fait ni trop, ni pas assez. Alors certes, le caractère extraordinaire des deux protagonistes ôte un peu de crédibilité à l’histoire, mais cela n’enlève rien au reste.

 

Atomic Bomb de David Calvo et Fabrice Colin

Ce livre est complètement barré. La quatrième de couverture le décrit d’ailleurs comme « une sorte de roman de science-fiction hommage à la Beat Generation avec des surfers bourrés au LSD, des écureuils londoniens, des extraterrestres en forme de poire et des rats en guerre contre Nintendo. » Visiblement les chapitres ont été écrits à tour de rôle par ces écrivains qui se sont amusés à compliquer la tâche de leur co-auteur en amenant l’intrigue à des sommets d’absurdité. Un délire entre potes quoi, que j’aurais envoyé à un ami d’enfance si j’en avais eu la possibilité. Le résultat n’est pas un chef d’œuvre mais ne prétend pas l’être et m’a bien fait marrer.

 

Les luttes de classes en France de Karl Marx

Cela faisait un moment que j’avais envie de lire Karl Marx, suite à plusieurs discussions avec des gens rencontrés au Mexique et à Calais, ainsi qu’à la lecture de L’homme révolté d’Albert Camus et au visionnage de la vidéo d’Usul sur Bernard Friot. Ce n’est pas l’ouvrage le plus célèbre de ce penseur, puisqu’il a été écrit dans sa jeunesse juste après les événements qu’il décrit, c’est à dire l’échec de la seconde république en France avec au final la prise de pouvoir de Napoléon III en 1850. C’est probablement suite à ce constat que Karl Marx considèrera que toute république est forcément bourgeoise et qu’il abandonne l’idée d’une démocratie représentative (voir d’une démocratie tout court). Ce que j’ai trouvé frappant dans ce texte c’est le mélange d’intuitions parfois géniales (par exemple l’asservissement de l’état aux banques par le système de la dette qui est aujourd’hui tout à fait d’actualité avec la situation de la Grèce) et de mauvaise foi consommée qui le fait remettre en cause les intentions de tout individu n’ayant pas exactement les mêmes opinions que lui. En tant que licencié en sciences humaines j’ai même été consterné que tant de personnes aient pu se référer à lui en tant qu’historien alors qu’il s’agit avant tout d’un idéologue. En même temps il fait preuve d’une grande érudition et certaines de ces critiques de la république touchent justes. Gageons que ses écrits postérieurs sont plus matures.

 

La horde du Contrevent d’Alain Damasio

Un très bon roman devenu un classique de la fantasy française et qui m’a été conseillé par énormément de monde. Le style est recherché avec une véritable ambition littéraire, l’univers et les personnages sont complexes et l’épopée possède un véritable souffle. J’ai tout de même ressenti une très légère déception par rapport à mes attentes et dans un créneau similaire je lui préfère Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworsky

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The Spanish civil war: A very short introduction d’Helen Graham

Un livre que j’ai acheté lors de la visite du Musée mémorial de l’exil à La Jonquera, lors d’un séminaire sur les réfugiés à travers l’exemple de la guerre d’Espagne. Il est en anglais mais facile à lire et très intéressant, dans un format qui est plus ou moins l’équivalent d’un « Que sais-je ? » Pour reprendre les mots de Paul Preston, qui est apparemment le spécialiste le plus respecté sur le sujet : « This is far and away the best short introduction to the Spanish civil war that I have read in any language. »

 

60 jours et après de Kim Stanley Robinson

Pour une critique complète voir ici.

 

Lorenzaccio d’Alfred de Musset

 

L’invention des musées de Roland Schaer

 

Les nuits difficiles de Dino Buzzati

 

Rue des Boutiques Obscures de Patrick Modiano

 

Désobéissance civile et démocratie d’Howard Zinn

Lorsque je suis revenu de la Jungle de Calais en octobre 2016, beaucoup de mes croyances avaient été violemment remises en question par ce dont j’avais été témoin. Parmi celles-ci, la croyance partagée par la majorité d’entre nous que l’état de droit s’applique généralement dans notre pays et que lorsque par aventure il n’en est rien, il s’agit d’un dysfonctionnement ou d’un abus marginal qui ne remet pas en cause l’ensemble du système. Pourtant, j’avais constaté de visu que les droits les plus élémentaires sont déniés aux plus faibles (dans le cas présent les réfugiés, mais comme je m’en suis rendu compte par la suite, c’est vrai dans une moindre mesure pour les « jeunes des cités », les personnes âgées dépendantes et les SDF) par le système lui-même. C’est à mon retour que j’ai découvert sur le compte facebook d’un ami une vidéo de Matt Damon lisant un extrait d’Howard Zinn sur la désobéissance civile :

Enthousiasmé par ce premier aperçu qui m’ouvrait la perspective de nouvelles découvertes intellectuelles, je me suis renseigné sur cet historien connu pour son Histoire populaire américaine et j’ai demandé le livre à ma bibliothèque, qui a refusé l’acquisition sous le motif qu’il s’agit d’un auteur trop pointu, mais m’a permis une fois le livre commandé et la lecture achevée, de le prêter à la magnifique rousse qui travaille là-bas. Pour en revenir au bouquin, il s’agit d’un ensemble d’essais sur des sujets politiques écrits à différentes périodes de sa vie et qui ont notamment pour sujet la guerre, la justice et le travail traités à chaque fois sous un angle remettant en cause les discours dominants. Si Martin Eden fut le roman le plus stimulant que j’ai lu cette année, l’ouvrage d’Howard Zinn en est le pendant en ce qui concerne la non-fiction.

 

Le prophète blanc de Robin Hobb

 

La secte maudite de Robin Hobb

 

Martin Eden de Jack London

Il y a un mobile-home dans le camping des bénévoles à Calais, où j’ai vécu une semaine dans une sorte de collocation temporaire et que j’apprécie pour sa convivialité. Aussi c’est avec plaisir que j’y suis retourné en visiteur un peu moins d’un an après et que j’y ai trouvé ce livre laissé sur une étagère par un des précédents occupants. Martin Eden est souvent considéré comme le chef-d’œuvre de Jack London, point sur lequel je ne m’engagerai pas car j’avais énormément apprécié ses récits se déroulant dans le grand nord, découverts en même temps que ceux de Mark Twain et de Robert Louis Stevenson dans la Bibliothèque de l’Aventure durant mon adolescence, mais c’est plus certainement le titre qui est souligné en rouge dans mon carnet de lecture comme celui qui m’a le plus marqué cette année. L’histoire, inspirée librement de la vie de l’auteur, est celle d’un marin un peu frustre qui décide de rattraper son manque d’éducation et de devenir écrivain afin de pouvoir demander la main d’une jeune fille de la haute société dont il est éperdument tombé amoureux. Petit à petit, ses études acharnées bouleversent sa vision du monde et confirment ce dont il avait déjà l’intuition, à savoir qu’il est plus malin que les autres. Ce roman possède d’immenses qualités. Tout d’abord, bien que l’action en elle-même soit réduite à la portion congrue, il a le souffle des récits d’aventure qui empêche tout ennui d’apparaitre. L’histoire se concentre sur la romance et les difficultés financières du héros qui permettent de maintenir le suspense, même si cela fonctionne plus grâce à l’art de raconter de l’auteur qu’à l’intrigue en elle-même ou au style. Mais surtout, Jack London fait preuve dès les premières pages d’une description très précise de la société et des rapports de classe, qui évolue lentement avec le regard de Martin Eden né trop tôt pour se savoir surdoué, vers le constat désespéré de la médiocrité de l’essentiel de l’Humanité.

 

La magnificence des oiseaux de Barry Hughart

« Un truc bizarre » ou « ça ressemble à du Terry Pratchett mais ce n’est pas exactement la même chose », c’est comme cela qu’on m’avait décrit cette série de fantasy humoristique se déroulant dans la Chine antique et j’avoue avoir du mal à faire mieux. Vaut le coup d’œil pour le moins.

 

Sur la lecture de Marcel Proust

Quiconque se pique de littérature ne sera pas surpris si j’affirme que Proust est probablement le plus grand écrivain français de tout les temps (déso pas déso Flaubert, t’es un génie quand même.) Quel plaisir de retrouver sa prose, dans un essai qui déjà s’inspire des souvenirs de son enfance avec un art consommé de la digression, comme il le fit pour sa Recherche. Ce texte relativement court donc, m’a donné envie de me remettre à cet auteur que j’avais étudié au lycée, agissant comme une certaine madeleine.

 

Désobéir de Frédéric Gros

Ma critique ici.

 

Moi, candidat de Mark Twain

 

Le fantôme de l’opéra de Gaston Leroux

 

Kôsaku de Yasushi Inoue

Le récit touchant sous la forme d’un roman, de l’enfance de l’auteur dans un village reculé du Japon au début du 20ème siècle. Intelligent et bien écrit.

 

En avant, route ! d’Alix de Saint-André

 

Vers la révolution intérieure de Krishnamurti

J’ai été assez déçu par ce livre, alors que cela faisait plusieurs années que je me promettais de lire ce grand penseur spirituel indien du 20ème siècle, qui a inspiré notamment Aldous Huxley. La raison en est-elle qu’il s’agit ici de la retranscription de différentes conférences qu’il a données à travers son pays, d’où l’oralité du style et une inévitable répétition ? Mystère.

 

Un amour de Swann de Marcel Proust

Après avoir découvert Proust en première littéraire grâce à un prof extraordinaire, il m’avait fallu plusieurs années avant de lire en entier le premier tome d’A la recherche du temps perdu d’où provenaient les extraits étudiés en classe. En effet, au-delà de ses phrases à rallonge qui demandent un effort de concentration même au lecteur aguerri, les thèmes abordés et le point de vue ne sont pas forcément ceux qui parlent le plus à un adolescent. J’en avais gardé un bon souvenir cependant et c’est avec plaisir que je me suis replongé dedans. Ce second livre m’a un peu surpris, car bien que l’on retrouve le style magnifique de l’auteur, sa quête poétique du souvenir est un peu suspendue par cette histoire d’amour vécue par Swann, personnage dont Proust parle à la troisième personne mais dont on devine que les origines puisent bien souvent en lui-même. J’y ai apprécié la critique sociale des milieux bourgeois et aristocratiques que je n’avais pas perçue dans Combray, bien qu’elle y soit en mode mineur et qui est faite non sans humour sur un constat désespéré. En revanche, malgré toute l’admiration que j’ai pour cet auteur, je dois avouer m’être plusieurs fois ennuyé devant les développements quasi sans fin des sentiments du personnage principal, dont la mollesse d’esprit finit en outre par devenir agaçante. Mais peut être cela était-il nécessaire tellement Proust est l’écrivain de l’infime et écrit sur ce qui échappe aux autres, comme lorsqu’une phrase musicale entendue lors d’une soirée mondaine lui fait prendre conscience du moment précis où il comprend que son amour s’éteint.