Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma

Dans la première version de ce texte, j’avais longuement développé sur les circonstances qui m’avaient poussé à regarder ce film et sur la cérémonie des César, où Céline Sciamma aurait mérité de recevoir celui du meilleur réalisateur. A la relecture, je m’aperçois qu’il s’agit plus d’une analyse que d’une critique et que de nombreux points ne sont pas ou très peu abordés : l’histoire d’amour, l’aspect fantastique, le personnage de Sophie…

L’une des premières scènes est révélatrice des intentions du film. Le protagoniste, une jeune femme peintre, est dans une chaloupe remplie d’hommes dont ont ne voit pas le visage. La boite contenant son matériel de peinture tombe à la mer et elle saute à l’eau pour la récupérer, sans qu’aucun autre personnage ne réagisse. Cela montre à la fois qu’il s’agit d’une femme indépendante qui n’attend pas qu’on lui vienne en aide et que les hommes sont pratiquement absents du récit. En effet, par la suite l’intrigue prend souvent la forme d’un huis-clos entre quatre, puis trois femmes, et les rares excursions à l’extérieur de ce gynécée, pendant cette parenthèse qui dure la majeure partie de l’histoire, ne les font croiser également que des femmes. Du père de la jeune fille en feu par exemple, dont on peu imaginer qu’il est mort ou parti en expédition maritime, il ne sera jamais question. Cela pourrait être comme dans Les Invisibles un état de fait dicté par le sujet (même si celui-ci est déjà un choix), mais il s’agit bien plus ici d’un parti pris d’une vision féminine, car les personnages secondaires masculins qui apparaissent au début et à la fin ne retiennent tout simplement pas vraiment l’attention. Céline Sciamma fait le choix de contribuer à rééquilibrer la représentation des genres dans le cinéma, étant donné la surreprésentation écrasante des hommes.

Elle a l’intelligence de ne pas en faire une démonstration, car comme l’a écrit Marcel Proust : « Une œuvre où il y a des théories est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix. » Les hommes ne sont d’ailleurs pas présentés forcément de façon négative, comme en témoigne la rencontre entre l’amateur d’art et la peintre au Salon. La condition féminine est pourtant au centre de leur échange, car elle a inscrit son tableau au nom de son père, sans doute pour pouvoir l’exposer et il ignore qu’il s’agit en fait du sien. Pourtant, une fois qu’il est informé de son erreur faite de bonne foi, il continue son commentaire de l’œuvre, emporté par son enthousiasme, tandis qu’elle tourne à peine la tête dans sa direction et que la caméra reste centrée sur elle. La mise en abyme est évidente entre la réalisation qui choisit un point de vue féminin et le personnage de la femme peintre, qui elle-même se bat pour être une artiste dans un univers masculin. Le parallèle est d’ailleurs souligné par le titre d’un des tableaux qui est le même que celui du film. En revanche, celle qui condamne sa fille à un mariage forcé est la mère, parce que cela se fait ainsi et afin de pouvoir retourner en Italie, son pays d’origine dont sa propre union l’a privé. Elle apparait par ailleurs comme une personne humaine et drôle, ce qui n’enlève rien à la violence de l’injustice qu’elle lui fait subir.

Enfin, il serait criminel d’écrire sur Portrait de la jeune fille en feu sans dire qu’il s’agit d’une histoire d’amour et sans évoquer ses qualités artistiques. La mise en abyme avec son sujet, déjà évoquée, s’exprime également par l’attention accordée à l’image. Celle-ci est inspirée par la peinture de l’époque et possède une douceur comparable à celle que pourrait fournir de la pellicule Portra, bien que le tournage se soit effectué en numérique. Une grande précision est de mise dans les cadrages, malgré un classicisme tout à fait justifié et j’ai particulièrement apprécié qu’une cinéaste fasse enfin attention à l’harmonie des couleurs, chose devenue rare aujourd’hui, où il ne s’agit souvent plus d’un choix artistique par rapport au noir et blanc mais d’un choix par défaut, d’un non-choix, dont on ne tire pas conséquence. La photographie et les costumes font partie de cet ensemble qui fait que n’importe quel plan, même immobile, puisse être contemplé avec plaisir. Les acteurs sont justes sans exception. A titre personnel j’ai été particulièrement touché par l’interprétation de Noémie Merlant, tout en nuance et en observation, même si c’est l’alchimie du couple qu’elle forme avec Adèle Haenel que l’on retient avant tout. Si j’avais un seul reproche à faire, c’est la tendance parfois à tomber dans un symbolisme un peu facile comme lors de la scène du premier baiser.

L’épée de brume

C’était l’aube. Il s’en apercevait car l’épaisse brume autour de lui pâlissait légèrement. La muraille de bambous qu’il traversait était de moins en moins monochrome. Il était attentif à chacun de ses gestes, mais il avait effectué ce chemin tant de fois qu’il aurait pu marcher les yeux fermés. Sur sa gauche il y avait le ruisseau qui gazouillait doucement, sur sa droite vers l’avant ce rocher sur lequel il s’était déjà assis longuement pour contempler la forêt. Il n’en avait plus pour longtemps avant d’arriver à sa destination. Quelques centaines de pas plus loin l’ombre du couvert végétal céda la place à un vaste espace dégagé, dont l’extrémité opposée donnait sur le vide. Si quelqu’un s’en était approché, il aurait pu observer le flanc de la montagne décliner dans un chaos de branches et de rochers, jusqu’à ce que sa vision soit obstruée. Il s’avança avec une démarche mesurée vers le centre et s’immobilisa. Un regard extérieur qui l’aurait observé attentivement aurait remarqué sa poitrine se soulever lentement sous l’effet de sa respiration, mais en dehors de cela son attitude était aussi parfaitement calme que celle du héron qui guette sa proie. Il s’appliqua à clarifier son esprit et à le purifier des pensées dont il n’avait pas besoin pour l’instant. Une seule à la fois, afin de lui permettre de naitre, d’effectuer la totalité de sa course comme une flèche qui aurait traversé le ciel, puis de retourner dans le néant. Il était attentif successivement à ce qu’il ressentait dans son corps, mais aussi à la rosée du matin et au léger mouvement des feuilles au dessus de lui. Quand il se sentit prêt, il détacha le fourreau qu’il portait jusque-là à la hanche, le souleva à hauteur de ses yeux et en retira l’épée avec une très grande précaution. Une fois que cela fut fait, il posa délicatement sur le sol l’objet qu’il tenait de la main gauche, puis avec une conscience aiguisée du poids de l’arme dans celle de droite, se positionna en garde.

Son premier mouvement, ni rapide ni lent, fut aussi fluide que celui de la carpe dans la rivière et sa lame projeta le même reflet que celui du jour au passage sur ses écailles. Le second en découla naturellement, un coup en diagonale, puis il enchaîna par un tour sur lui-même qui l’amena à porter une attaque latérale. Ses actions se succédèrent de plus en plus rapidement : parade, riposte, feinte… Il tourbillonnait et semblait combattre un ennemi invisible, sans qu’aucun des adversaires ne puisse prendre le dessus. Le spectacle rappelait par sa grâce certaines parades amoureuses de grands oiseaux dont l’extravagance gestuelle devait indiquer la forme physique exceptionnelle, mais il mettait dans chacune de ses improvisations une telle force et une telle intention que cela ne laissait aucun doute sur la volonté de tuer qu’il y avait derrière. Nombre de ces positions étaient inspirées par l’écoute de l’univers, mais la violence de celui-ci devait être insufflée à un point et à un instant précis. La chute d’un rocher ou le craquement d’une branche pouvaient être un danger mortel, tout comme le métal forgé et l’homme le mieux entraîné. Enfin il s’arrêta quand il sentit que c’était le moment, la respiration plus rapide mais sans exagération et la sueur qui perlait à son front. Il fut surpris de sentir la fraîcheur l’embrasser à travers son vêtement. Une douce fatigue se répandait dans ses muscles alors qu’il leur permettait de prendre du repos. La lumière avait changé, elle était plus vive et plus chaude. Au loin, les derniers restes de brume s’effilochaient entre les cimes des montagnes dont il n’avait pu apercevoir au mieux que la silhouette auparavant. Attentif à tout cela, il fit face au soleil, puis ferma les yeux afin de profiter pleinement de ses rayons.

Quelques jours plus tard il était assis au Pavillon des soupirs, face à une jeune femme dont les manières et la simplicité élégante de sa mise indiquaient qu’elle avait reçu une éducation raffinée. Il la regardait attentivement, tandis qu’elle préparait le thé, avec la concentration et le relâchement que révélaient chacun de ses gestes. Puis, ils burent dans un silence quasi parfait, troublé seulement par le frémissement du vent dans les branches d’un saule situé non loin. Le temps était agréable et l’aménagement du jardin invitait à l’apaisement. Enfin leurs regards se croisèrent et d’un commun accord ils mirent fin à cette attente. Comme il ne montrait pas la volonté de prendre la parole, ce fut elle qui s’adressa à lui :
« Vous avez accepté mon invitation sans rien savoir de moi et je vous en remercie. J’imagine que vous brûlez d’en apprendre plus sur son objet.
— En effet, je ne voulais pas troubler ce moment par mon impatience, mais il est vrai que vous avez suscité ma curiosité. »
Elle eut un sourire spontané et se tourna avec la même délicatesse qu’auparavant pour saisir un rouleau de papier qu’elle lui remit sans cérémonie. Perplexe, il le déroula sur ses genoux puis demeura saisi d’étonnement. Un seul caractère était largement calligraphié qui indiquait le mot « épée ». De surprise il ne put s’empêcher de laisser échapper plus fort qu’il ne l’aurait voulu :
« Vous connaissez le maniement des armes ! »
Cette fois un rire délicat s’épanouit sur les lèvres de son hôte.
« Non, je ne suis pas l’une de ces femmes guerrières que l’on croise dans les légendes. Finalement vous êtes plus romantique que vous ne le laissez paraître. »
Il y avait dans cette dernière phrase une légère moquerie, mais aussi une douceur qu’il n’avait plus goûtée depuis trop longtemps. Il observa de nouveau son visage et s’aperçut avec étonnement qu’il ne l’avait pas fait correctement auparavant. La pâleur de sa peau contrastait avec le noir soyeux de ses cheveux, comme le papier le plus blanc qui aurait reçu la trace de l’encre la plus intense. Son détachement du monde lui avait fait manquer la beauté de la courbe en amande de ses yeux et l’expression vivante qu’il y avait en eux. Un long frisson le parcourut sans qu’il ne sut pourquoi. Soudain, il comprit que son regard devenait insistant.
« Pardonnez ma méprise, lorsque j’ai vu la force et la vigueur de ce trait cette idée s’est imposée en moi. Votre maîtrise de vous-même et votre compréhension de la préparation du thé m’ont fait penser que vous en étiez l’artiste.
— Votre erreur est naturelle et c’est bien moi qui ai manié le pinceau, mais d’une certaine manière vous en avez guidé le tracé. »
Il ne montra aucun signe qui put marquer sa surprise mais il craignait qu’elle ne fût trop évidente. Il avait l’impression d’être face à un adversaire dont il ne pouvait prédire aucun mouvement. Ce fut encore le cas lorsqu’elle s’inclina légèrement en avant.
« C’est à mon tour de vous présenter des excuses. J’ai pour habitude de m’éloigner seule dans les montagnes afin de chercher l’inspiration pour peindre des paysages. C’est à cette occasion que je suis tombée par hasard sur l’un de vos entraînements et je n’ai pas osé me montrer. Je sais à quel point c’est inconvenant mais je suis restée un moment car j’ai tout de suite saisi qu’il y avait un parallèle entre votre pratique de l’escrime et celle de la calligraphie. Si j’arrivais à saisir votre état d’esprit j’avais la certitude de pouvoir progresser. »
Il était troublé. Inconvenant était un mot faible pour désigner l’attitude d’une dame de la société qui aurait épié un homme s’appliquant à des exercices physiques dans un endroit isolé.
« Ma réaction vous prouve que vous avez eu raison. On dit qu’étudier la calligraphie des grands maîtres de l’épée permet de mieux comprendre leur style. Je n’en avais pas la certitude jusqu’à maintenant. De plus, la chaleur dans votre voix lorsque vous parlez de votre art montre votre sincérité. »
Les joues de la jeune femme se teintèrent brièvement de la couleur du cinabre et son regard s’intensifia. Elle marqua une pause dans la conversation et lorsqu’elle reprit son ton se fit plus confidentiel.
« Si vous me permettez de poser une question plus personnelle, pourquoi vivre ainsi dans la montagne aussi isolé ? »
Il avait acquiescé légèrement lors de la première partie de la phrase et affichait à présent un sourire ambivalent.
« Vous êtes trop polie pour aller jusqu’au bout de votre pensée, mais vous vous demandez également pourquoi un homme d’armes reste à l’écart alors que la guerre ravage le pays.
— Vous lisez en moi comme dans de l’eau pure. J’ai vu sur la route des villages ravagés par les flammes et des cadavres parsemer les champs. Vous êtes un combattant de valeur et je n’ai nul doute que votre honneur vous pousse à protéger ces gens.
— Puisque vous ne maniez pas les armes il est peu probable que vous ayez déjà tué quelqu’un. Vous n’avez pas vu le regard du mourant vous adresser une dernière supplique après que vous l’ayez transpercé. Vous ne le revoyez pas toutes les nuits. Sa vie a-t-elle moins de valeur que celle du paysan qu’il s’apprêtait à frapper ? Combien de milliers de soldats faut-il supprimer pour assurer sa sécurité ? Qui affronter et qui épargner ? Il y a peut-être une manière d’agir juste mais pour l’instant je n’ai pas encore la sagesse pour la trouver. »
Le silence s’imposa soudainement. Malgré tout l’emprise qu’il avait sur lui, il avait eu conscience que son ton s’était presque imperceptiblement durci. Pendant ce temps les yeux en amande n’avaient pas cillé.
« Alors pourquoi continuez à vous entraîner ?
— Lorsque vous prenez le pinceau, est-ce par besoin d’écrire ? »

La saison avait changé. Son pas crissait sur la neige et la buée se formait devant ses lèvres. Les arbres nus se dressaient sur les montagnes éclatantes et leurs bras décharnés le faisaient songer au trait hésitant dessiné par un vieillard grelottant de froid. Tout près, contre son torse, se tenait la missive que lui avait apportée ce matin un jeune garçon tremblant de froid. Il n’avait pas voulu la lire sur le moment. Il avait préservé cet instant et il avait bien du mal maintenant à conserver la promesse qu’il s’était fait. Ses pensées s’échappèrent en suivant le vol d’une corneille… L’exercice lui faisait du bien. Cela l’aidait à évacuer la sensation au creux de son ventre lorsqu’il repensait à elle. Malgré tout, bien souvent le paysage prenait la forme de ses yeux depuis qu’elle avait repris son voyage. Il poussa un soupir, sous le poids de cette pensée mais aussi parce qu’il apercevait enfin l’orée du bois. Il s’avança à découvert et s’appliqua comme si c’était la première fois. La lumière avait cette qualité particulière qu’elle n’a que certains jours parmi les plus courts de l’année, lorsque tout semble apparaitre dans une parfaite clarté. Il contemplait paisiblement tout autour de lui et enfin retira la lettre, puis l’ouvrit. Tout d’abord il demeura stupéfait. Il n’y avait rien d’écrit, pas même un caractère. Seulement un cercle exécuté d’une main de maître qui se terminait par la trace du geste qui relevait le pinceau. Celle-ci était si intimement liée avec l’origine de son propre trait, qu’elle peignait l’esquisse d’un éternel recommencement. Après un long moment immobile, l’homme remit le papier contre lui. Il sourit, posa son arme et se mit à danser.

Le songe d’une nuit codée

Antocha avait un peu un look de jeune prof d’Histoire ou d’auteur de BD, ce qui dans The World était assez exotique étant donné que la place où il se trouvait était parsemée d’elfes, de magiciens, de dryades… Barbe de trois jours, lunettes à montures noires, jean usagé et surtout veste d’un kaki informe venaient compléter sa panoplie. Il transportait parfois comme ce jour-là, un sac de toile brun d’où il sortait régulièrement un carnet pour prendre des notes. Le soir tombait et les quelques avatars présents se dispersaient lentement à New London, si bien qu’au bout d’une heure il se trouvait seul à ce carrefour entre Secret Alley et Forgotten Street, tout près d’une entrée invisible d’Ancient Park, à coté de laquelle il était adossé à une statue de Cupidon qui semblait sur le point de s’envoler. Soudain, une fée pas plus grosse que sa main et visiblement essoufflée, arriva sur son épaule.
« Désolé, j’ai fait tout ce que j’ai pu… »
D’un seul coup d’œil il remarqua qu’elle s’était apprêtée, ce qui venait en partie contredire ses propos. Elle était élégamment engoncée dans un superbe corset noir qui mettait indubitablement ses avantages en valeur. De fines volutes multicolores parcouraient une partie de son visage, ce dont il ne fut pas surpris car elle recourrait de temps en temps au maquillage artistique.
« Allons-y, cela vient à peine de commencer. »
Ils se dirigèrent vers un bâtiment néo-classique surmonté d’une coupole, mais qui dégageait néanmoins une légère impression de laisser-aller, car des plantes vivaces s’étaient immiscées entre les marches du podium. A l’intérieur un grand hall plongé dans une semi-obscurité était aménagé de fauteuils disparates, sur lesquels étaient allongées une dizaine de silhouettes, face à une estrade. Ils se glissèrent silencieusement vers une table dans un coin, puis s’y installèrent avant de reporter leur attention vers la scène. Celle-ci représentait une chambre dont le quatrième mur, celui du coté du public, aurait été invisible comme souvent dans les conventions théâtrales. Un lit occupait une bonne part de l’espace et plusieurs éléments de décor avaient pour fonction de donner une impression de réel. A droite, il y avait une porte fermée mais par laquelle était sans doute entré l’acteur, tandis qu’à gauche le plafond en biais qui descendait très bas comme dans certaines pièces situées sous les combles, était percé d’une baie vitrée à travers laquelle un ciel d’encre et le pâle visage de la lune ne laissaient aucun doute sur l’heure avancée de la nuit. Un personnage à la figure mélancolique et aux frusques d’un autre temps se tenait dans une position étrange, le corps de face et la tête tournée en direction de l’astre. Lorsqu’il parlait, c’était d’une voix éthérée qui portait pourtant parfaitement, pas du tout naturelle. Ce tableau baignait dans une lumière bleutée qui singeait les ténèbres mais était suffisante pour permettre aux spectateurs d’apercevoir les moindres détails. Quand au texte, il s’agissait d’un monologue qui délayait longuement sur les désavantages de la vie, écrit probablement par une âme encore jeune, un esprit sensible, non pas totalement dénué de talent mais qui n’avait pas encore trouvé sa plume. Antocha crut y percevoir quelques références maladroites au premier acte de La Mouette de Tchekhov, ce qu’il accueillit avec bienveillance. Il était surtout concentré sur les moindres aspects de la mise en scène, comme s’il espérait y découvrir une vérité cachée, imperceptible au commun des mortels.

Une fois le spectacle terminé, ce qui ne fut pas long car il ne durait qu’un acte, ils décidèrent de rester un moment et commandèrent deux bières. La fée était assise sur le bord de la table et avait été servie dans le verre le plus minuscule qu’on ait pu trouver, malgré tout en proportion à sa taille beaucoup plus grand que celui du plus aguerri des buveurs. Après avoir trempé son museau dedans, elle s’essuya du revers de la main et commenta :
« Un peu étrange cette pièce. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Carille, c’est extraordinaire !
— J’aurais cru pourtant que tu étais plus difficile en matière de théâtre. Surtout toi. »
Il fit un geste comme pour évacuer la question mais conserva son enthousiasme.
« Je ne parle pas des qualités artistiques ! Ne vois-tu pas ce qui vient de se dérouler ? »
Son amie qui s’était penchée à nouveau sur son breuvage releva la tête avec un regard interrogateur, il n’attendait que cela pour continuer.
« Ils auraient pu se contenter de faire une vidéo ou une animation, ce qui aurait eu peu d’intérêt. Au contraire, ils ont décidé de respecter les contraintes physiques du jeu comme dans la vie réelle ! As-tu remarqué que le décor n’est pas seulement visuel mais occupe l’espace ? Que la lune était déplacée grâce à un système de poulies ? Même les costumes ont été créés à part avant d’être portés. Autrement dit, ils n’ont pas fait semblant de faire du théâtre comme nous faisons semblant de boire cette bière, même si nous ressentons toutes les sensations physiques qui vont avec, mais ils ont fait une véritable représentation, dans un monde virtuel. De la même manière qu’il y a des photographes qui utilisent un appareil dans le jeu pour prendre des clichés, c’est peut-être le début d’une révolution des arts du spectacle. A quand des musiciens qui produiront des concerts live uniquement en manipulant des instruments comme dans la vie réelle ? Et nous ne sommes même plus capables de faire la différence ! »
Elle hochait légèrement la tête, montrant clairement qu’elle n’avait pas pensé à tout cela mais qu’elle en comprenait les enjeux. Tout à coup, un jeune faune s’approcha de la table pour intervenir, ses traits s’animaient avec passion malgré le masque de colère rentrée sur son visage.
« Excusez-moi, j’ai entendu par hasard votre conversation mais je ne peux pas vous laisser dire ça. S’il n’y a pas la présence physique d’un comédien ce n’est pas du théâtre ! »
La petite voix flûtée de Carille émergea de derrière un verre déjà à moitié vide.
« Pourtant avec la technologie Reality Immersion, ce sont bien les gestes d’un être humain qui sont fidèlement retranscrits en direct et non de grossières commandes comme dans les anciens programmes.
— Ce n’est pas la même chose ! Jamais des ingénieurs ne seront capables de reproduire la tension presque mystique entre les acteurs et les spectateurs due à la présence sur scène. La sueur sous la chaleur des projecteurs, le murmure du public avant le lever de rideau, le trac qui noue le ventre et fait oublier le texte, la peur instinctive de dévoiler ce qu’il y a de plus intime en nous devant des inconnus et de savoir que chaque instant de passé l’est pour l’éternité. Au départ le théâtre était un moment de communion d’une foule, comme dans certaines cérémonies religieuses, qui s’est codifié et sophistiqué avec le temps. Mais notre société n’accepte plus les contacts physiques et ne laisse plus la place à l’expression des corps, cachés derrière des interfaces informatiques. »
Ses yeux brûlaient de fièvre, comme s’il revivait les sensations dont il parlait.
« Ta remarque est tout à fait juste, reprit Antocha, conciliant. Peut-être nos corps sauront-ils toujours faire la différence entre la présence physique et virtuelle… ou pas ! »

Peu de temps après, ils étaient sur le perron et profitaient de la douceur d’une nuit d’été. Le compagnon de Pan s’était éclipsé, tout comme le reste des spectateurs. Le visage de la fée était empourpré et sa voix se fit plus aiguë encore qu’à l’habitude :
« Dis moi Antocha, j’ai toujours voulu savoir, est-ce que tu ressembles à ton avatar ? »
Le jeune homme haussa les épaules.
« Je suis peut-être un peu moins beau.
— Si ce n’est qu’un peu alors ça va ! Je dois filer, j’ai un examen demain. »
Puis elle l’embrassa sur la joue et repartit aussitôt. Il la regarda s’éloigner avec un léger sourire, visiblement elle ne volait plus très droit. Lorsqu’elle fut hors de portée de vue, il toucha délicatement sa peau à l’endroit où il avait reçu le baiser. Il savait que ce n’était qu’une sensation produite dans son cerveau par un ordinateur, mais il était tout de même troublé. Il décida de faire une promenade dans les rues maintenant désertes avant de se déconnecter. Les étoiles étaient magnifiques et il se désola une fois de plus qu’un ciel pareil ne soit plus visible dans le monde réel, à cause de la profusion de satellites envoyés justement afin de permettre un débit suffisant pour qu’il puisse en être le témoin virtuel. En longeant Ancient Park, il reconnut le son de grillons et médita longuement sur le souvenir d’enfance qui avait du être à son origine.

Lectures 2019

L’Œuvre, Emile Zola,

Ce qui m’a attiré chez Zola c’est que certaines personnes en sont passionnées au point d’avoir lu la totalité de sa fresque des Rougon-Macquart, loin de l’image un peu chiante d’écrivain scolaire qui lui colle à la peau. Et en effet, c’est vivant, ça bouge, un peu mélodramatique sans tomber dans le superficiel grâce à l’intelligence du propos et je n’ai jamais retrouvé l’ennui que j’ai rencontré par exemple lors de la lecture d’Eugénie Grandet de Balzac, malgré une fin complètement désespérée. En plus de cela, L’Œuvre m’avait été conseillé lors de mes études d’Histoire de l’art à l’université pour sa description du contexte artistique de l’époque et j’ai beaucoup apprécié le récit du Salon de peinture et de sculpture, qui était l’événement majeur de la vie culturelle. Zola était journaliste et critique d’art avant même de devenir célèbre comme écrivain, ami proche de Cézanne qui fut la source principale d’inspiration pour le personnage du peintre presque génial mais incompris et on sent qu’il maîtrise son sujet.

 

Peer Gynt, Henrik Ibsen

Là encore une lecture scolaire, puisque j’avais acheté le livre suite à un spectacle vu en classe de seconde, à une époque où je n’avais pas vraiment réussi à me mettre dedans. J’ai donc récidivé lors d’une nuit d’insomnie et cette fois je suis entré dans cette pièce monumentale qui peut se lire comme un roman, drôle et mélancolique à la fois. Je me suis identifié facilement à ce conteur, hâbleur, génial et misérable, qui voyage à travers le monde et vit des aventures extraordinaire pour chercher ce qui l’attend chez lui pendant tout ce temps… Certaines scènes m’ont donné des envies de mise en scène, ce qui n’est pas banal, d’autres m’ont laissé un goût doux-amer.

 

Tokyo Express, Seichô Matsumoto

Un classique de la littérature policière nippone selon la quatrième de couverture. Un récit un peu sec dont l’intrigue constitue l’intérêt principal et qui se lit assez bien. C’était suffisant pour attendre la fin de la dernière séance de la journée lorsque je travaillais dans un cinéma.

 

Nous voulons des coquelicots, Fabrice Nicolino et François Veillerette

Nous voulons des coquelicots, c’est à la fois le nom d’un mouvement et du manifeste qui l’accompagne, demandant l’interdiction de tous les pesticides de synthèse en France. Le texte revient sur l’histoire de cette industrie et de l’incroyable travail de lobby exercé par celle-ci depuis des décennies. Un sujet ardu rendu accessible grâce aux nombreuses connaissances et à la plume fluide des auteurs. On ne retient pas tout mais l’indignation demeure. Pour le reste : https://nousvoulonsdescoquelicots.org/

 

Sur le contrôle de nos vies, Noam Chomsky

Je ne fais pas partie de ces militants de la gauche radicale qui idéalisent Chomsky, comme dans le film Captain Fantastic, où sa date de sa naissance remplace avec humour celle de Noël, mais le bonhomme m’intéresse néanmoins et j’étais curieux de le lire depuis un moment. Un petit livre qui est le compte-rendu d’une conférence dans lequel il dénonce la financiarisation de l’économie et déclare un peu par provocation qu’il est capitaliste en comparaison des néolibéraux. Toujours intéressant mais loin d’être indispensable.

 

Vivre une vie Philosophique. Thoreau le sauvage, Michel Onfray

Offert pour mon anniversaire par ma famille qui connait mon enthousiasme pour l’auteur de Walden. Un petit livre pas désagréable à lire mais un peu léger et qui n’apporte pas grand-chose de nouveau. Je me suis surpris à me demander une fois la dernière page terminée quelle était sa raison d’être, hormis le fait que le nom de Michel Onfray sur la couverture assure à peu près de le vendre correctement… D’autant plus que j’ai relevé une erreur et que certains commentaires m’ont paru étonnants.

 

Huis-Clos, Jean-Paul Sartre

Ouais, pas mal.

 

Une histoire populaire de la France, Gérard Noiriel

Commencé parce qu’il était sur la table basse d’une amie, à coté du canapé dans lequel j’ai dormi pendant quelques jours… Le livre qui m’a redonné envie de m’intéresser à l’Histoire. Un énorme travail (832 pages !) qui raconte l’Histoire de la France, de la Guerre de Cent Ans jusqu’à aujourd’hui, en insistant sur les rapports de domination souvent escamotés du récit officiel. Une démarche inspirée de celle d’Howard Zinn et de son best-seller Une histoire populaire des Etats-Unis. Avez-vous déjà entendu parler par exemple du soulèvement massif des paysans alsaciens au début du XVIème siècle ? Saviez-vous que des blancs très pauvres vivaient aux Antilles, à l’époque de l’esclavage, mélangés à la population noire ? Un ouvrage impressionnant, par l’étendue des sujets et de la période abordés et par la bonne distance gardée par l’auteur, capable de prises de positions sans perdre l’art de la nuance.

 

Le vieux qui lisait des romans d’amour, Luis Sepulveda

Un roman qui avait tout pour me plaire, avec son histoire se déroulant en Amazonie, sa poésie sud-américaine et sa morale écologiste, par un auteur dont j’avais adoré Dernières nouvelles du Sud, mais allez savoir pourquoi, je suis resté un peu sur ma faim.

 

Greenpeace France. Une histoire d’engagement, David Eloy

Un livre-somme sur l’histoire de la branche française d’une des plus grandes ONG écologistes au monde. Passionnant, rempli d’anecdotes, aussi complet que possible, je l’ai dévoré comme un policier en quelques jours.

 

Un Egyptien dans la ville, Steven Saylor

Un ami m’a offert un jour un roman policier de cet auteur se déroulant dans la Rome antique. Chaque exemplaire de cette série que j’ai lu depuis est fidèle aux souvenirs laissés par les précédents : intéressant, suffisamment prenant malgré certains passages un peu didactiques et d’une grande fidélité historique qui rend crédible l’immersion. Celui ne fait pas exception.

 

Vingt ans après, Alexandre Dumas

Une relecture d’un roman que j’avais adoré adolescent, mais après tout une nouvelle lecture, car si le livre n’a pas changé ce n’est pas le cas du lecteur. Comme d’habitude chez Dumas, ce qui frappe c’est la facilité apparente de la prose et le don de nous faire entrer dans le récit d’aventure. La suite du génial Les Trois Mousquetaires gagne en complexité ce qu’elle perd en éclat : l’amitié de ceux dont la devise était « un pour tous et tous pour un » n’est plus aussi évidente qu’auparavant et est traversée à l’heure de la Fronde par des dissensions politiques. Les motivations des personnages sont moins nobles également : la principale de D’Artagnan n’étant plus l’honneur mais le désir d’avancement… Au fur et à mesure cependant les quatre hommes retrouvent un peu de leur esprit d’antan, les poussant à réaliser de nouveaux exploits. L’auteur brille peut être encore plus qu’à son habitude par la description vivante du contexte historique malgré les nombreuses infidélités à l’Histoire afin de faciliter la lecture. Malgré cela, il m’a fallu un long moment pour le finir à cause du sentiment parfois un peu vain ressenti face à l’enchaînement des péripéties et de mon agacement dans la deuxième partie devant l’exaltation béate de la royauté anglaise. Bref, un grand roman d’aventure malgré ses défauts.

 

La Belle Sauvage, Philipp Pullman

Malheureusement, je n’ai pas retrouvé la magie du cycle Les Royaumes du Nord. En effet, le premier tome de cette nouvelle trilogie placée chronologiquement avant la précédente est décevant sur bien des points. La plume est toujours fluide, c’est assez agréable à lire par certains aspects, mais l’histoire est décousue et beaucoup moins inventive. Le long voyage en canoë en particulier est répétitif et certains passages un peu trop symboliques ne m’ont pas convaincu.

 

Le monde comme si, Françoise Morvan

Françoise Morvan, j’en ai d’abord entendu parler dans le livre Partages, édition d’un an de chroniques sur facebook de son compagnon André Markowicz, considéré comme l’un des meilleurs traducteurs des classiques russes en français et en particulier d’un énorme travail sur Dostoïevski. A cette occasion, je me suis d’ailleurs aperçu qu’ils avaient traduit ensemble les œuvres de Tchekhov, dont Les Trois Sœurs dans l’édition qui nous avait servi à monter cette pièce quand j’étais dans un atelier théâtre étudiant. Comme le fait remarquer Markowicz, il est d’ailleurs étonnant qu’on ne se rappelle souvent que de son nom alors qu’il s’agit d’un travail en collaboration. Dans ces chroniques, il s’indigne des menaces et diverses tentatives d’intimidation exercées à l’encontre de sa compagne, suite à son essai Le monde comme si, très critique du mouvement indépendantiste breton. Ayant moi-même conservé un souvenir un peu agacé du chauvinisme local lors de mes trois années d’études à Nantes, j’ai été piqué par la curiosité.

La première partie de ce livre se lit comme un récit autobiographique assez plaisant et non dénué d’humour, d’une jeune fille naïve de parents bretons mais élevée à Paris et qui fait des pieds et des mains pour obtenir une affectation de l’éducation nationale dans le coin paumé de Bretagne, où depuis l’enfance elle a passé ses vacances. Très vite, une fois sur place, son travail d’étude de poètes régionaux la mène à se rapprocher du mouvement de promotion de la culture bretonne et elle participe par exemple, avec d’autres parents d’élèves, à la création d’une école Diwan. Cette longue introduction permet de saisir son parcours personnel, jusqu’au point de bascule où, suite à un conflit avec son directeur de thèse Pêr Denez, elle se retrouve bien malgré elle en guerre ouverte avec un milieu dont elle faisait partie. Certains propos qui lui sont prêtés par ses opposants la poussent alors à se pencher sur l’histoire du mouvement nationaliste breton qui constitue le véritable sujet de cet essai, et l’amènent de découvertes en découvertes. On y apprend par exemple que l’Allemagne nazie a fourni des armes à des indépendantistes bretons. Que plusieurs figures majeures du mouvement ont collaboré pendant l’occupation. Que les principaux journaux indépendantistes avant la seconde guerre mondiale étaient ouvertement antisémites. Etc, etc. Evidemment la sortie de ce livre a créé une immense polémique et ces propos furent souvent contredits. L’ennui, c’est que Françoise Morvan est avant tout une chercheuse. Si l’on peut remettre en cause, par exemple, le manque de nuance dans ses positions, ses contradicteurs se décribilisent lorsqu’ils nient en bloc, alors qu’elle apporte les preuves d’une bonne partie de ce qu’elle avance. Cette obsession permanente de donner ses sources, allant même jusqu’à photographier certains articles de presse, peut même à force devenir fatigante pour le lecteur, déjà un peu perdu dans l’enchevêtrement de noms bretons dans la galaxie indépendantiste. Cependant, cela vient consolider mon opinion qu’il s’agit d’un travail salutaire en plus d’être un bon livre, même si cela doit sérieusement défriser plus d’un de ceux que Brassens appelait « les imbéciles heureux qui sont nés quelques part ».

 

La dame du lac, André Sapkowki

Le hasard a mis sur ma route le dernier tome de la saga Le Sorceleur, trouvé dans la boite à livres d’une auberge de jeunesse à Lille, alors que mon errance sac sur le dos et la quantité limitée d’items que je pouvais transporter, me forçaient comme dans certains jeux de rôle à faire des choix drastiques dans ce que je pouvais emporter. J’y ai trouvé à peu près ce que je cherchais à ce moment-là : un véritable page-turner et un monde envoutant qui m’ont permis de m’évader quelques heures face aux difficultés de celui dans lequel j’évoluais. Un récit médiéval fantastique plus profond que la moyenne du genre mais dont les personnages m’ont paru tout de même un peu superficiels. Le meilleur passage selon moi étant la description d’une bataille racontée presque exclusivement du point de vue d’un chirurgien recevant les blessés. Quelques mois plus tard j’ai adoré la série sur Popcor… sur Netflix.

 

Le rendez-vous malais, Patrick O’Brian

Encore un excellent roman historique. Les aventures maritimes de Jack Aubrey alternant cette fois avec les manœuvres diplomatiques à terre et une très belle escapade de Stephen Mathurin dans un sanctuaire bouddhiste à la recherche d’orangs-outangs. Ceux qui apprécient les récits mariant la marine et le XIXème siècle peuvent se procurer les yeux fermés n’importe quel exemplaire de cette série littéraire.

 

Le crépuscule des idoles, Frierich Nietzsche

Nietzche est un con et je le développe ici :
https://www.senscritique.com/livre/Crepuscule_des_idoles/critique/203571180

 

Noms de pays : le nom, Marcel Proust

La dernière et plus courte partie de Du coté de chez Swan, lui-même premier roman du cycle d’A la recherche du temps perdu. Malgré un titre énigmatique et un style toujours incroyable, j’ai fini par être un peu agacé par la fébrilité du narrateur et le détail de ses émois adolescents.

 

Les derniers hommes, Pierre Bordage

Prenant, intéressant par certains aspects mais un livre finalement un peu vain.

 

Le premier quartier de la Lune, Michel Tremblay

Dès la première page on comprend qu’on a affaire à un véritable écrivain, qui possède un style et s’aventure loin des sentiers battus. Poétique, plein d’expressions imagées et de parler québécois comme La Nuit des princes charmants lu il y a longtemps, rempli d’une certaine tristesse et de joie à la fois. Pourtant comme incomplet, à l’image de ses personnages.

L’Ascension de Skywalker, J. J. Abrams

Dès le départ, soyons honnête : après la semi-déception et l’échec complet que furent respectivement les épisodes sept et huit, l’auteur de ces lignes n’attendait pas grand chose de ce nouveau film de la saga Star Wars intitulé L’Ascension de Skywalker, si ce n’est la perspective de pouvoir le descendre en flèche dans la présente chronique, tel le fauve alléché par la proie dont il pressent la faiblesse. Même ce plaisir lui est pourtant retiré, car si le dernier opus est alourdi par d’immenses défauts, il remplit à peu près sa part du contrat, qui est de soustraire au spectateur deux heures d’ennui à sa propre existence. A ce titre, il vient illustrer parfaitement les récents propos de Martin Scorsese sur les films Marvel (qui appartiennent comme Star Wars aux studios Disney), affirmant qu’ils s’apparentent plus à un parc d’attraction qu’à du cinéma.

Même si on pouvait raisonnablement ne pas apprécier la précédente trilogie sortie au cinéma, les films de George Lucas ont tous une indéniable qualité : l’incroyable travail effectué sur l’univers de la série, afin de lui apporter sa cohérence, sa richesse et sa crédibilité. Chaque planète possédait ses propres vêtements, son environnement, son architecture… ce qui a permis à plusieurs générations de fans de s’imaginer parcourir ce monde et de continuer l’aventure à travers les livres, les comics et même le jeu de rôle. Exactement comme dans Le Réveil de la Force, J. J. Abrams fait totalement l’impasse sur ce travail de fond et propose comme situation de départ de l’intrigue un postulat grotesque : l’improbable apparition d’une armée surpuissante de Super Destroyers dans un pan de la galaxie caché, dirigée par un méchant mort-vivant déjà tué dans un épisode précédent.

Cette absence de compréhension de l’œuvre originale, à laquelle il est fait pourtant constamment référence, que ce soit par le retour de Lando Calrisssian, la partie d’holojeu Dejarik avec Chewbacca ou l’apparition rapide d’Ewoks à l’écran, se traduit particulièrement dans l’utilisation qui est faite de la force. Alors que maître Yoda, certes plus tout jeune, extirpait difficilement le X-Wing Fighter de la vase dans l’Empire contre-attaque, Rey et Kylo Ren font joujou avec les vaisseaux sans effort apparent. De la même manière, les pouvoirs démesurés de l’affreux méchants qui lance des éclairs à travers l’espace donnent l’impression que le réalisateur s’est trompé de licence s’est cru un instant avec Thor à la fin d’Avengers Infinity. A quand des planètes détruites à coups de Kame Hamé Ha ? La force de Georges Lucas était un concept fortement inspiré des spiritualités de l’Extrême-Orient dont le bouddhisme et le taoïsme, pas un open bar aux super pouvoirs…

S’il s’agissait des seuls reproches que l’ont peut faire au film ! Malheureusement l’ensemble donne un sentiment de gâchis. Car ce dernier n’est pourtant pas totalement dénué de qualités et quelques bonnes idées mal exploitées donnent un aperçu ce qu’il aurait pu être avec un scénario correct. La rencontre avec une troupe de stormtroopers déserteurs en est un exemple, même si cela revient par ailleurs sans véritable justification sur le thème majeur et bien développé auparavant qu’il s’agit à la base d’une armée de clones… L’existence d’un espion parmi les officier du Premier Ordre également, bien que l’information soit révélée à toute le monde par les chefs de la Résistance qui décidément ne font guère preuve de jugeote et que ses motivations soient résumées en une seule phrases quelques minutes avant sa mort. Que le lecteur se rassure, ici nul spoiler puisque sa disparition n’a aucun impact sur l’histoire.

Enfin, la relation entre Kylo Ren et Rey est sans doute le seul aspect véritablement réussi et permet enfin à leurs interprètes de s’investir dans ces personnages. Le premier cesse d’être un simple pantin entre des puissances plus obscures et un complexe d’Œdipe mal géré, pour devenir un personnage aux motivations troubles mais aux motivations (miracle !) finalement assez cohérentes. La seconde reçoit enfin une explication quand à ses origines que jusque-là les réalisateurs avaient été trop feignants à fournir. En comparaison, les trajectoires de Finn et de Poe deviennent plutôt insignifiantes et restreintes aux scènes d’action. Celles-ci, bien que décemment réalisées, s’enchainent à une telle vitesse qu’il est difficile de se sentir vraiment concerné par leur dénouement. La dernière scène sur Tatooine est sans doute l’une des moins ratées car elle prend un tout petit peu son temps, en écho à celles du premier Star Wars, dont le montage était moins susceptible de créer des crises d’épilepsie.

Avant qu’elle ne fonde

Elle avait des yeux bleus d’une grande pureté et le visage étonnamment grave, qui pouvait être traversé par moments par de la douceur, voir une forme d’innocence. Ses cheveux blonds le plus souvent rejetés en arrière, la régularité de ses traits et l’intensité de son regard lui donnaient l’apparence d’un personnage échappé d’un roman, ou incarné par une vedette au cinéma, qui aurait cherché pour une raison mystérieuse à demeurer incognito ou à se fabriquer une autre identité. Elle portait cependant une veste rouge en coton qui attirait l’attention où qu’elle fut, semblait-il à sa plus grande surprise, et accompagnait le léger sourire qui pointait parfois à la commissure de ses lèvres.

Elle marchait en ce moment le long d’une allée, où le vent soulevait des brassées de feuilles mortes. Au centre du parc, se dressait un immense bâtiment de forme circulaire dont elle ignorait la fonction, mais qui de l’extérieur paraissait défraîchi. Au-delà, il y avait un marchand de glace malgré la saison et des enfants qui couraient. On entendait au loin le cri lamentable et comique d’un paon. Plusieurs chaises étaient disposées ça et là au bon gré des passants et après avoir resserré l’écharpe autour de son cou, elle en choisit une au hasard pour s’y installer.

Un vieil homme ne tarda pas à s’asseoir à coté d’elle. Il avait les cheveux blancs, courts et une casquette à l’ancienne vissée sur la tête. En dehors de cela il portait un pantalon de velours et une veste gris clair sans signe particulier. Ils demeurèrent silencieux un long moment. Puis, petit à petit, comme malgré elle, des mots se formèrent. Des lambeaux de phrases qu’elle ne terminait pas toujours. Elle lui expliqua qu’elle avait quitté son boulot pour commencer ce voyage. Que c’était la première étape mais qu’elle ignorait combien de temps cela durerait. Que cela faisait deux jours qu’elle errait dans Porto, car elle savait que c’était là qu’il avait passé son enfance, mais que cette ville lui demeurait étrangère et qu’elle n’arrivait pas à le retrouver dans ces lieux inconnus. Puis elle lui parla de ses amours et des doutes qu’elle avait à ce sujet. D’instants de vie, des difficultés traversées récemment… et de l’inconnu qu’elle s’apprêtait à affronter plutôt que de s’acheminer doucement vers la mort.

Enfin le flot se tarit, comme si elle en avait épuisé la source. Elle demeura la parole suspendue, le regard droit devant et prononça dans un souffle les derniers mots qu’ils lui restaient à dire : « Tu me manques. » Elle ferma les yeux, en vain, afin de ne pas faire couleur de larmes inutilement, puis elle entendit « Je sais ma petite fille. » Il avait la même voix, réconfortante et familière, que lorsqu’il avait calmé ses chagrins lors de ses premières années. Longtemps après, quand elle s’autorisa à relever les paupières, il n’était plus là. Elle fut surprise de constater que le monde n’avait pas changé autour d’elle. Les gamins se chamaillaient toujours et les paons continuaient leur cour de façon bruyante.

Mue par une impulsion, elle se leva et se dirigea vers le marchand de glace. Le ciel était voilé, le vent apportait de brusques bourrasques qui la faisaient frissonner et hâtaient l’allure des passants dans ce parc désolé. Tenant le cône qu’elle venait d’acheter en main, elle errait en direction des arbres qui bordaient le chemin. De là, elle voyait nettement entre les branches le Douro sinuer lentement en contrebas. Tout à coup, elle eut la certitude qu’un petit garçon avait observé des années auparavant les bateaux s’éloigner vers la mer, des rêves de voyages plein la tête. Puis, sans se détourner de cette vision, elle croqua dans la glace. Il ne lui restait plus qu’à en profiter avant qu’elle ne fonde.

Les Solitudes

A un moment j’ai commencé à écrire des textes différents, presque sans intrigue, plus matures peut-être. Chaque histoire se déroulait dans une ville différente et se nourrissait des souvenirs que j’y avais, de l’atmosphère spécifique à chacune. Puis m’est venue l’idée de les publier sur une carte qui permette de situer chaque texte géographiquement. Voilà qui est fait. Certains sont meilleurs que d’autres bien qu’il y a eu une sélection, les plus anciens datent de l’époque où je vivais à Bruxelles et je crois m’être un peu amélioré depuis (ne pas se fier à la date de publication sauf pour ceux sur wordpress). Et le projet n’est pas fini, celui sur Porto est en cours d’écriture.

Pour connaitre leurs histoires, cliquer ici : Les Solitudes

Eternal sunshine of the spotless mind, Michel Gondry

Il ne s’agit pas ici d’une critique de film, tout du moins pas dans le sens dont on l’entend habituellement, mais d’un avis subjectif. Tout au plus une forme de « gonzo critique » si cela peut vouloir dire quelque chose (et si je peux me permettre de faire référence à des écrits que je n’ai pas lus).

J’ai une relation particulière avec ce film. La première fois que je l’ai vu c’était dans une petite salle au cinéma Katorza à Nantes, tout jeune homme à peine sorti de l’adolescence. L’assistance était tellement émue qu’à la fin la personne à coté de moi a oublié son écharpe en partant et que je lui ai rapportée, à moins que ça n’ait été l’inverse, je ne me souviens plus. Je me rappelle en revanche que j’étais assez troublé sans trop savoir quoi en penser. Un ami beaucoup plus enthousiaste, et malheureux en amour tout comme je l’étais, m’a affirmé avoir eu l’impression qu’il n’avait été fait que pour lui. J’ai acheté le CD de la bande originale et j’ai été assez déçu. Depuis je ne l’avais jamais revu, à part les premières minutes un jour où je ne savais pas quoi regarder. Une fois, une jeune fille que j’avais aimée et qui ne portait pas encore à l’époque les cheveux teints de différentes couleurs comme le personnage incarné par Kate Winslet, me dit qu’il était plus difficile pour les personnes intelligentes d’être heureuses et que c’était le sens de ce titre.

Il est extrêmement difficile de parler de ce film car il est construit comme un rêve, les éléments y sont imbriqués et les thématiques se répètent, comme le morceau principal dont la douceur feutrée rappelle le son des vinyles en fin de lecture, ou le mélancolique Everybody’s Gotta Learn Sometimes de Beck. Il s’agit sans aucun doute du plus grand film de Michel Gondry qui n’est pourtant pas avare en la matière, puisqu’il parvient à rendre l’onirisme par la chronologie chamboulée des événements et la disparition des éléments du décor au fur et à mesure que les souvenirs du personnage principal s’effacent, sans tomber dans les travers artificiels qu’on pourrait lui reprocher dans La science des rêves ou dans L’Écume des jours. L’avoir revu tout en connaissant l’histoire m’a permis d’apprécier différemment le début, de la porte qui claque au réveil du protagoniste donnant un semblant d’inquiétante étrangeté, à l’intervention d’Elijah Wood dont l’attitude est alors incompréhensible. Il est vrai que cette relecture sera offerte de manière plus courte au spectateur, renforçant alors l’impression de répétition qui traverse le récit. Répétitions des dialogues, des images, des musiques, des lieux… et même des histoires d’amours.

Un aspect que je n’avais compris qu’en partie et que j’ai redécouvert une dizaine d’année plus tard, c’est que cette histoire d’amour est aussi celle de freaks, d’handicapés de la vie dont la sensibilité les empêche d’être complètement heureux mais leur permet en même temps de vivre pleinement. C’est le cas évidemment de Joel, le personnage timide, introverti et mal à l’aise joué par Jim Carrey, qui est totalement juste, touchant et à contre-emploi de ce qu’il avait montré jusque-là dans sa carrière. Mais c’est aussi le cas de Clementine interprétée par Kate Winslet et qui le dit elle-même à plusieurs reprises : « I’m just a fuck-up girl looking for my own peace of mind. » Tout les couples sont par ailleurs dysfonctionnels, des amis de Joel qui passent leur temps à s’engueuler, aux salariés de la société sensée pourtant effacer les souvenirs douloureux, au point que l’on pourrait se demander si comme le disait Aragon « il n’y a pas d’amour heureux ». Et puis on remonte le temps à travers les souvenirs de Joel et après (ou avant chronologiquement) les derniers moments douloureux, comme quelqu’un qui retrouverait une photo ou une lettre peu après une rupture, on redécouvre la magie, la poésie et la complicité qui nous fait penser que finalement, ça en vaut, littéralement, la peine.

Une nuit à Tulum

Je reposais ma bière sur le bar de l’hôtel miteux où j’essayais sans succès de me saouler depuis une heure. Elle n’était plus très fraiche entre mes mains et pourtant ce n’était pas la première. L’étiquette ne tenait plus à cause de l’humidité et j’enlevais machinalement les morceaux qui se décollaient. Moi aussi, je suais dans le costume couleur glace à la vanille que j’avais porté pour le rendez-vous d’affaire qui m’avait amené dans cette petite ville du Yucatan aujourd’hui envahie par les touristes. Les premiers clients arrivèrent et je les joignis pour une partie de cartes. Il y avait une grande blonde avec une forte poitrine, une allemande. Elle manquait de grâce mais son corps attirait le désir des hommes. Un amerloque, cliché vivant, dont les membres poilus dépassaient de son short beige et de sa chemise kaki. Enfin un immigré d’Europe de l’Est dont je ne me rappelle ni le nom ni le visage, mais qui effectuait des apartés en allemand avec la femme de temps en temps, ça je m’en souviens très bien. La conversation trainait misérablement, chacun essayait de faire un effort mais en vérité tout le monde s’ennuyait. En dehors du barman et de quelques habitués qui n’avaient pas pris de chambre, il n’y avait personne d’autre que nous. L’américain commanda une bouteille de whisky et nous en servit. De grosses gouttes de sueur nous perlaient au front et coulaient de sous mon Panama ramené d’un voyage précédent. Petit à petit les esprits s’échauffèrent, les visages devinrent rouge et je commençais à avoir des pensées obscènes envers ma voisine, que je n’avais pas la force, écrasé par la chaleur, d’essayer de satisfaire. Je sortis un moment pour pisser dans la rue et lorsque je revins les autres me proposèrent d’aller ailleurs.

La suite est un peu floue. Nous voulions rejoindre le seul vrai bar de la ville destiné aux étrangers et où nous aurions donc une chance de trouver un Scotch de qualité. De mon coté, pour une raison que j’ignore, je ne rêvais que d’un irish coffee. Une résurgence de mes origines irlandaises peut-être. Mais rien ne se déroula comme prévu. Nous sommes passés à coté d’une fête qui débordait sur la rue. La musique, la lumière, la foule, tout nous attirait. L’intérieur était moite comme une jeune fille nubile. Je me précipitai vers le comptoir et portai goulument une bière à mes lèvres, avant de regarder autour de moi. Un groupe de musiciens se déchaînait au milieu des danseurs. Dans les ombres, je percevais les corps d’adolescents qui s’embrassaient. Nous étions tous tellement serrés qu’il était impossible de faire un geste sans rentrer dans quelqu’un. Je vis mes camarades en transe et je les rejoignis avec une joie malsaine, mais je gardais malgré moi un reste de lucidité qui me faisait prendre conscience de la démence de la scène. Bientôt, je rencontrais une vieille dame qui semblait possédée par une énergie dont son corps n’aurait pas du être capable. On me dit qu’elle avait 80 ans, que c’était son anniversaire et je dus danser avec elle. Je repris une bière. C’est à ce moment qu’elle arriva. Je me rappelle de son regard. Toutes les autres parties de son visage ont disparu de ma mémoire, mais lorsqu’elle m’aperçut, son regard resta une longue seconde accroché au mien, puis elle le détourna avec un sourire gêné. Je ne la quittai pas des yeux. Elle était venue avec des amis et devait avoir quel âge ? 20 ans ou moins ? Elle se glissa dans la foule, je me rapprochai et il ne fallut pas dix minutes avant qu’elle ne vienne se blottir comme une chatte tout contre moi. Et quoi de plus beau que le premier coup de langue échangé entre deux personnes qui viennent de se rencontrer ? Nous dûmes nous asseoir sur un même tabouret et je me souviendrai toute ma vie de la sensation de son cul posé contre mon entrejambe. J’avais une érection terrible et au bout d’un moment, n’y tenant plus, je l’emmenai afin d’en finir.

Dehors, je ne prêtai pas attention à la nuit qui se posait sur nous comme un feutre avec la douceur de l’air. Mes tempes battaient au rythme de mes grandes enjambées. Les lueurs tanguaient dans la rue sur un air cubain qui s’amenuisait à mesure que nous nous éloignions. Je gardais sa main dans la mienne et ce contact prenait une importance démesurée comme dans un rêve. A peine avions-nous pénétré dans l’obscurité que je la plaquais contre un mur avec brusquerie. Nos corps étaient collés l’un à l’autre avec une intimité qui ne pouvait être augmentée que par l’acte sexuel. Je l’embrassai avec avidité et elle me répondait avec la même sauvagerie puis me chuchoté à l’oreille la voix pleine d’excitation « Fuck me! » Elle fermait déjà les yeux et rejetait la tête en arrière lorsqu’elle se reprit tout à coup : « Not here! La policia. » Coupé dans mon élan je regardais autour de moi et je vis effectivement un véhicule avec un gyrophare sur le toit. Il passait lentement et nous demeurions serrés l’un contre l’autre avec l’impression d’y avoir échappé de peu. Dès qu’ils furent partis elle m’embarqua avec elle dans l’un des quelques taxis qui patientaient à cette heure dans l’avenue principale. Par la fenêtre, j’observais les baraques éclairées le long de la route, puis les premiers arbres en bordure de la jungle. La lumière des phares effleurait les palmiers dont la silhouette se détachait légèrement sur le ciel.

A peine arrivés, elle prit un chemin et m’emmena avec elle. Je la suivis, quand soudain me vint une pensée qui me mit mal à l’aise : n’était-elle pas en train de me conduire vers un guet-apens ? J’étais perdu, au milieu de nulle part, avec cette fille que je ne connaissais pas et je me savais imbibé d’alcool. Je me remémorais en vain les conseils de prudence donnés à l’ambassade lorsque tout à coup je m’arrêtai et demeurai saisi par le bruit des vagues, que dans les ténèbres on distinguait à peine… Elle m’embrassa de nouveau et je la sentais frémissante sous le mince tissu qui la recouvrait. Sa chaleur réclamait la mienne et bien vite je la jetai sur le sable où elle s’offrit complaisamment. Elle dénoua ma ceinture et sortait ce que je peux appeler sans mentir mon braquemart de compétition quand un rai de lumière balaya la plage. Une lampe torche se balançait de droite à gauche et se dirigeait de façon bien trop évidente dans notre direction. Quand elle se fut suffisamment rapprochée et après nous être rhabillés en vitesse, nous pûmes constater qu’elle était tenue par un policier en costume d’opérette qui m’adressa quelques mots en espagnol, puis comme je ne répondais pas, m’ignora superbement. Les vingt minutes qui suivirent, il me tourna le dos et interrogea ma jolie petite indigène. Je comprenais vaguement qu’il était question de drogue et de prostitution, mais je ne voyais pas où il voulait en venir, car il refusa même un pourboire pour sa discrétion. Dans ma semi-ivresse, j’essayais de contenir ma colère et mon envie de lui casser la gueule. Il ne se doutait de rien, habitué à un peuple tétanisé par l’arbitraire, mais je lui laissais le bénéfice de l’entrainement, bien qu’il fasse une tête de moins que moi.

Dès qu’il se fut retiré, nous décidâmes de nous éloigner afin de ne pas être dérangés à nouveau. Les tâches sombres sur le sol s’avérèrent des tas d’algues gluantes qui nous poussèrent à continuer plus loin. Le faible éclairage à l’entrée de la plage diminua progressivement, puis disparut à l’un des détours du rivage. Je plaçais alors ma main à l’endroit où il fallait et je la fis mouiller immédiatement. Elle n’attendait qu’une chose, avec la ferveur d’une débutante à sa première communion, c’était que je la prenne. C’était une machine parfaitement huilée et je la faisais caler en première. En effet, pour moi le moment était passé et je me retournais au moindre de souffle de vent de peur qu’on nous surprenne. Devant mon manque de foi elle s’empressa de m’astiquer la queue frénétiquement. Mesdemoiselles, vous qui êtes si promptes à faire reposer sur le mâle l’essentiel de l’acte sexuel, sachez que nous sommes nous aussi avant tout des êtres de fantasmes et qu’il ne sert à rien de nous secouer vigoureusement si l’envie n’y est pas. Malgré tout, ses dents contre mon gland réveillèrent en moi le souvenir d’une capitale européenne, ce qui me donna un regain d’énergie. Je revis fugitivement une chevelure rousse, de grands yeux suppliants, des éclats de peau pâle… Retrouvant une once de désir je m’autorisais alors pour la première fois de la considérer comme un objet. Non par égoïsme, mais parce que je venais de comprendre qu’elle souffrait dans son orgueil de ne pouvoir me satisfaire et de la gêne qui s’installait. Je plaçais mon engin entre ses seins qu’elle n’avait pas et me branlais littéralement sur elle, jusqu’à obtenir un orgasme poussif qui recouvrit son corps de foutre.

« Delicious! » fut le cri qu’elle poussa, reprenant le rôle qu’elle s’était elle-même assigné. « Really? » m’étonnai-je, comprenant l’instant d’après ma bêtise. J’étais encore sonné par la décharge de plaisir amer qui venait de me traverser… Nous nous retrouvions loin de tout, en pleine nuit et seul le bruit du ressac nous donnait une indication de la direction à prendre. Pour tout dire, j’en avais ma claque. Je vous épargne par pure miséricorde la description du retour jusqu’à la plage, où nous dûmes repasser devant la sentinelle qui nous avait interrogé auparavant. Un lampadaire nous indiqua l’emplacement d’un établissement privé, où elle demanda la permission au vigile d’utiliser les toilettes. Elle fut assez longue et je me demandais si elle se sentait sale, n’ayant pas vu où ma semence avait été projetée. Le gardien ne disait rien à la manière mexicaine, sa présence masculine et neutre était presque réconfortante, mais je ne pouvais m’empêcher de ressentir une sorte de malaise. Lorsqu’elle ressortit, nous longeâmes la route qui menait à la ville. Elle portait ses chaussures à la main et c’est à ce moment-là que je me suis aperçu qu’elle avait perdu sa jupe, elle me confirma qu’elle ne savait pas où elle était. Nous n’échangeâmes que quelques mots, harassés de fatigue que nous étions. Petit à petit, la pâleur qui précède l’aurore commença à colorier d’une froide clarté un ciel d’encre de Chine. Les premières voitures firent leur apparition, jusqu’à ce qu’un taxi ne nous découvre comme deux naufragés, sur le bord de la chaussée. Au moment de descendre elle me demanda où je logeais et je lui répondis en fermant la porte, sans prendre la peine de vérifier si elle avait entendu. Je ne savais même pas comment elle s’appelait, mais peu importe, du moment que je pouvais fourrer ma langue dans sa bouche.

Le vieux Gardner et son chien

Il faut prendre son temps dans la vie pour bien ressentir les choses et faire les bons choix. Telle était la philosophie du vieux Gardner et telle il l’appliquait. C’est comme cela qu’il avait séduit sa femme, un être doux et tranquille dont il n’avait jamais eu à se plaindre pendant les quarante-trois ans de leur mariage, avant qu’elle ne s’éteigne sans un bruit de peur de déranger. L’amour qui liait monsieur et madame Gardner était profond. Après sa disparition il restait parfois de longs moments sans un mot, sans bouger, alors qu’il venait de préparer le café. Puis un jour il se leva, enfila sa gabardine, mit sa casquette et alla chercher un chien au refuge. Enfin ce n’était guère qu’un chiot. Une espèce de boule de poils, bâtard croisé avec bâtard, qui ouvrait de grands yeux innocents sur le monde. Bien sur, son maître ne s’attendait pas à ce que ce soit la même chose. Le nouvel arrivant, tout aussi fidèle qu’il put être, ne lui recousait pas ses boutons, ni ne lui préparait son porridge quand il revenait de sa promenade matinale. Mais tout de même, la vie reprenait son cours et il lui lisait même le journal comme il le faisait alors avec la femme qu’il avait aimée. Comme pour beaucoup de personnes de sa génération, la radio fonctionnait chez lui presque perpétuellement. Ce n’était guère pour lui qu’un fond sonore, qu’il écoutait parfois d’une oreille distraite et il laissait la plupart du temps les chaines d’informations ou les programmes culturels. C’était encore plus vrai depuis la mort de son épouse, car elle l’éteignait pour regarder sa série à la télévision, après le déjeuner et parfois le dîner, et il oubliait souvent de la rallumer. C’était surtout un moyen d’échapper à l’affreux sentiment de solitude qui pèse avec le silence.

Parmi ces émissions, il y en avait tout de même une qu’il écoutait assidument. C’était « La question mystère », un jeu de connaissances générales qui permettait aux participants de gagner un peu d’argent, mais surtout de se faire connaitre des voisins. Un après-midi, il était comme à son habitude dans son canapé, lorsque la voix du présentateur égrena lentement : « Quelle est la capitale de l’Assyrie ? » Un silence succéda, car le candidat ne trouvait pas. Gardner, qui tenait sa pipe dans sa main, s’adressa en forme d’amusement à son chien :
-Tu ne saurais pas quoi répondre toi ?
Celui-ci releva la tête et déclara distinctement.
-C’est Assour.
Le vieil homme, qui pourtant en avait vu d’autre et n’était pas facile à impressionner demeura complètement interdit. Il s’en fallut de peu pour que la pipe ne lui échappe des doigts et ne vienne tomber sur le tapis. Les seuls sons que l’on entendait dans le salon étaient maintenant la trotteuse de l’horloge et la radio qui continuait : « …il s’agissait bien évidemment de la cité d’Assour qui a donné son nom à l’empire Assyrien… » Gardner contempla un moment son chien, qui la gueule de nouveau posée sur ses pattes croisées en avant, le regardait par en dessous avec une forme d’inquiétude comme seuls ces animaux savent le faire.
-J’ai bien cru un instant que tu avais parlé.
-C’est ce que j’ai fait, maître.
Cette fois il en était sur, il n’avait pas rêvé ! L’animal s’était bien exprimé avec l’accent de la capitale et battait innocemment de la queue, content de l’attention qu’il recevait.
-Mais depuis quand en es-tu capable ?
-Depuis toujours, maître.
-Alors pourquoi ne pas me l’avoir dit ?
-C’est que, vous ne m’avez jamais posé la question.
Le raisonnement était somme toute parfaitement logique et Gardner dut bien reconnaitre, une fois l’effet de surprise passé, qu’il n’avait en effet jamais pensé à demander à son chien si celui-ci savait parler. A ce moment une autre question surgit dans son esprit.
-Je veux bien admettre temporairement, même si cela me parait absurde, que tu saches parler, cela n’explique pas que tu aies su quelle était la capitale de l’Assyrie.
Les deux compères devisaient à présent le plus naturellement du monde et le chien ne se fit pas prier pour répondre aux interrogations de son maître.
-Maître, que faites-vous le matin après vous être levé ?
L’homme fronça les sourcils et prit le temps de réfléchir.
-Eh bien, je prends mon café, puis je vais chercher mon courrier…
-Avant cela.
-J’allume la radio.
-Et est-ce que vous l’éteignez lorsque vous sortez pour faire votre promenade sans moi ?
Les deux derniers mots avaient été prononcés avec une intonation particulière, que Gardner qui commençait déjà à saisir la manière de s’exprimer de son chien, interpréta à son grand étonnement comme un reproche voilé mais néanmoins réel.
-Il me semble bien que non.
-Que voulez-vous que je fasse d’autre dans ce cas, enfermé comme je le suis, que d’écouter les programmes culturels ?
Le vieil homme, qui n’était pas particulièrement à l’aise avec la tournure que prenait la conversation, commença à nettoyer sa pipe avant de la bourrer à nouveau, puis saisi d’une subite inspiration aborda subtilement un autre sujet.
-Tu as appris des choses intéressantes dans ce cas.
-Oui concéda le chien d’un ton un peu guindé, avant de reprendre. Il y a eu cette série d’émissions la semaine dernière sur la pensée de Kant qui était très stimulante intellectuellement, bien que je sois en total désaccord avec son principe de l’impératif catégorique. Celle d’avant était sur la vie de Chopin et encore auparavant vous aviez mis une autre station qui proposait des comptes rendus détaillés sur la situation politique au Proche-Orient.
-En somme, tu ferais un excellent candidat pour « La question mystère ».
-En toute modestie que cela fait longtemps que je n’ai pas été pris en défaut.
Le vieux Gardner qui avait rallumé sa pipe tandis que son chien énumérait ses récents sujets d’étude, tirait dessus distraitement et affichait un air songeur que son compagnon respecta par son silence retrouvé. On eut dit qu’il n’avait jamais parlé et son maître se sentit un peu idiot lorsqu’il lui proposa :
-Cela te dirait de participer ?
Il se passa quelques secondes avant que la réponse n’arriva.
-Je pourrais avoir des gâteaux ?

Gardner et son chien se trouvaient devant l’entrée du bâtiment de la radio où venait de se dérouler leur première émission en tant que candidats. Une haie de journalistes leur bloquait le passage et le crépitement des appareils photos se déroulait de manière ininterrompue, même si les flashs à ampoules n’étaient plus nécessaires comme dans la jeunesse du maître. Dans la cohue, une jeune femme prit l’initiative de s’adresser aux nouvelles vedettes.
-Mr Gardner, est-il possible d’interroger votre chien ?
-Je vous en prie, faites-donc, mais je ne peux pas garantir qu’il vous répondra. Enfin, si vous avez un biscuit vous aurez beaucoup de chances, c’est certain.
Aussitôt tout le monde se mit à fouiller ses poches. Une voix d’homme jaillit de la foule.
-C’est au chien que je m’adresse. Peut-on savoir quelles sont vos opinions politiques ?
Le canidé se plia sans difficulté à l’exercice et hormis le bruit des déclencheurs qui s’amplifia, un silence respectueux se fit pour l’écouter :
-Eh bien c’est très simple, je pense qu’il faut un chef pour que la meute ne se divise pas.
Passé le premier moment d’étonnement, un des journalistes reprit ses automatismes.
-Cela veut-il dire que vous êtes de droite ?
-Selon les critères humains, quelque chose comme cela. Mais votre espèce a inventé la politique, les citoyens ont certainement une réflexion plus profonde que je suis incapable de concevoir.
Personne ne releva. Puis, flairant le scoop, un autre individu en profita pour s’aventurer dans la brèche.
-Cela ne vous dérange pas d’avoir un maître et de devoir lui obéir ?
-Au contraire, j’aime bien. Je trouve cela très agréable d’avoir quelqu’un qui prend les décisions à ma place, mais je suis un peu surpris que vous me posiez la question. N’est-ce pas quelque chose de courant chez les humains ?
Tout le monde se regarda pour voir s’ils avaient bien compris ou s’il s’agissait d’une blague. Pourtant le chien était assis calmement sur ses pattes de derrière, la tête bien droite et essayait simplement d’apporter pleine satisfaction à ces gens qui s’intéressaient à lui.
-Vous parlez du système politique ? Mais ce n’est pas la même chose que d’être sous l’autorité d’une autre personne en permanence seulement pour avoir de la nourriture, une place au coin du feu et des caresses de temps en temps.
L’animal parut sincèrement surpris et légèrement peiné de constater que ce qu’il disait ne convenait pas.
-Excusez-moi, je me suis sans doute trompé. Mais dans ce cas… est-ce que vous ne travaillez pas toute la journée pour manger et pour vous loger ? Et pour cela, ne devez-vous pas obéir à votre chef ?
Pendant ce temps, le vieux Gardner souriait malicieusement. Jamais il ne s’était autant amusé.

Après cette entrée en matière, d’autres sujets furent soumis à la sagesse du canidé. On lui proposa de résoudre des problèmes mathématiques, on requit son opinion sur des sujets de société, on lui demanda un pronostic concernant le championnat de football… Jusqu’à ce que le vieil homme en eut assez et décida de rentrer chez lui avec son animal de compagnie. Lorsqu’ils arrivèrent dans la vieille Austin de Gardner, ils s’aperçurent que la maison était cernée par les caméras de télévision. Heureusement, le jardin n’était pas visible depuis la rue et le retraité, qui aspirait au calme, décida de s’y installer. Un journaliste s’y était tout de même introduit, caché dans un buisson, mais il fut délogé par le chien qui lui arracha plusieurs morceaux de son pantalon. Lorsqu’ils furent enfin seuls, Gardner contempla du banc où il était assis, le jardin qu’il avait autour de lui. Celui-ci s’était dégradé depuis la mort de sa femme et il ne s’en n’était pas aperçu jusqu’à maintenant car il dépensait le temps qu’il passait à l’extérieur dans des promenades qu’il faisait dans les environs. Le rosier qu’elle avait pris l’habitude d’entretenir était redevenu en partie sauvage, le grand bouleau planté le jour de leur mariage trônait toujours en son centre, mais l’herbe avait poussé et donnait à l’ensemble un air de négligé… Bercé un moment par la mélancolie, il reporta ensuite son attention sur son compagnon :
-Il y a quelque chose que je voudrais éclaircir. Ce que tu as dit tout à l’heure à la presse… Est-ce que tu ne serais pas un peu anarchiste ?
Le chien rejeta vivement ses oreilles en arrière et s’indigna d’une voix outrée :
-Maître, me prendriez-vous pour un chat ?
Un peu rassuré par cette idée qui le tracassait depuis un moment, le vieil homme poursuivit :
-Dans ce cas, que penserais-tu de continuer de participer à cette émission, voir de t’inscrire à d’autres ?
-Je ne sais pas, maître. Dois-je le faire ?
-Est-ce que cela te ferait plaisir ?
Le chien s’assit, piétina un peu et prit un air de profonde réflexion. Après un moment il baissa légèrement la tête comme pour s’excuser de ce qu’il allait dire.
-Cela me demanderait beaucoup de concentration. Je préfèrerais aller me promener avec vous.
-En es-tu sur ? Cela te permettrait d’avoir des gâteaux. Beaucoup de gâteaux.
Le mot magique provoqua une réaction immédiate. Un regard plein d’espoir se levait désormais sur le maître et un léger tremblement trahissait l’excitation du chien. Seulement, il savait qu’il existait déjà un bocal plein de ces délices auquel il n’avait pas accès.
-Est-ce que je pourrais en manger autant que je veux ?
-Ce serait mauvais pour toi concéda l’homme d’un ton qui clôturait le débat. Et tu finirais par ne plus les apprécier autant que tu le fais aujourd’hui.
-Alors à quoi bon ?
Une tête pleine de poils s’abattit d’un air désolé sur ses genoux en quête de consolation. Gardner la tapota gentiment et prononça d’une voix pleine de gravité bien que teintée de satisfaction :
– Ça, c’est un bon chien.