Le songe d’une nuit codée

Antocha avait un peu un look de jeune prof d’Histoire ou d’auteur de BD, ce qui dans The World était assez exotique étant donné que la place où il se trouvait était parsemée d’elfes, de magiciens, de dryades… Barbe de trois jours, lunettes à montures noires, jean usagé et surtout veste d’un kaki informe venaient compléter sa panoplie. Il transportait parfois comme ce jour-là, un sac de toile brun d’où il sortait régulièrement un carnet pour prendre des notes. Le soir tombait et les quelques avatars présents se dispersaient lentement à New London, si bien qu’au bout d’une heure il se trouvait seul à ce carrefour entre Secret Alley et Forgotten Street, tout près d’une entrée invisible d’Ancient Park, à coté de laquelle il était adossé à une statue de Cupidon qui semblait sur le point de s’envoler. Soudain, une fée pas plus grosse que sa main et visiblement essoufflée, arriva sur son épaule.
« Désolé, j’ai fait tout ce que j’ai pu… »
D’un seul coup d’œil il remarqua qu’elle s’était apprêtée, ce qui venait en partie contredire ses propos. Elle était élégamment engoncée dans un superbe corset noir qui mettait indubitablement ses avantages en valeur. De fines volutes multicolores parcouraient une partie de son visage, ce dont il ne fut pas surpris car elle recourrait de temps en temps au maquillage artistique.
« Allons-y, cela vient à peine de commencer. »
Ils se dirigèrent vers un bâtiment néo-classique surmonté d’une coupole, mais qui dégageait néanmoins une légère impression de laisser-aller, car des plantes vivaces s’étaient immiscées entre les marches du podium. A l’intérieur un grand hall plongé dans une semi-obscurité était aménagé de fauteuils disparates, sur lesquels étaient allongées une dizaine de silhouettes, face à une estrade. Ils se glissèrent silencieusement vers une table dans un coin, puis s’y installèrent avant de reporter leur attention vers la scène. Celle-ci représentait une chambre dont le quatrième mur, celui du coté du public, aurait été invisible comme souvent dans les conventions théâtrales. Un lit occupait une bonne part de l’espace et plusieurs éléments de décor avaient pour fonction de donner une impression de réel. A droite, il y avait une porte fermée mais par laquelle était sans doute entré l’acteur, tandis qu’à gauche le plafond en biais qui descendait très bas comme dans certaines pièces situées sous les combles, était percé d’une baie vitrée à travers laquelle un ciel d’encre et le pâle visage de la lune ne laissaient aucun doute sur l’heure avancée de la nuit. Un personnage à la figure mélancolique et aux frusques d’un autre temps se tenait dans une position étrange, le corps de face et la tête tournée en direction de l’astre. Lorsqu’il parlait, c’était d’une voix éthérée qui portait pourtant parfaitement, pas du tout naturelle. Ce tableau baignait dans une lumière bleutée qui singeait les ténèbres mais était suffisante pour permettre aux spectateurs d’apercevoir les moindres détails. Quand au texte, il s’agissait d’un monologue qui délayait longuement sur les désavantages de la vie, écrit probablement par une âme encore jeune, un esprit sensible, non pas totalement dénué de talent mais qui n’avait pas encore trouvé sa plume. Antocha crut y percevoir quelques références maladroites au premier acte de La Mouette de Tchekhov, ce qu’il accueillit avec bienveillance. Il était surtout concentré sur les moindres aspects de la mise en scène, comme s’il espérait y découvrir une vérité cachée, imperceptible au commun des mortels.

Une fois le spectacle terminé, ce qui ne fut pas long car il ne durait qu’un acte, ils décidèrent de rester un moment et commandèrent deux bières. La fée était assise sur le bord de la table et avait été servie dans le verre le plus minuscule qu’on ait pu trouver, malgré tout en proportion à sa taille beaucoup plus grand que celui du plus aguerri des buveurs. Après avoir trempé son museau dedans, elle s’essuya du revers de la main et commenta :
« Un peu étrange cette pièce. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Carille, c’est extraordinaire !
— J’aurais cru pourtant que tu étais plus difficile en matière de théâtre. Surtout toi. »
Il fit un geste comme pour évacuer la question mais conserva son enthousiasme.
« Je ne parle pas des qualités artistiques ! Ne vois-tu pas ce qui vient de se dérouler ? »
Son amie qui s’était penchée à nouveau sur son breuvage releva la tête avec un regard interrogateur, il n’attendait que cela pour continuer.
« Ils auraient pu se contenter de faire une vidéo ou une animation, ce qui aurait eu peu d’intérêt. Au contraire, ils ont décidé de respecter les contraintes physiques du jeu comme dans la vie réelle ! As-tu remarqué que le décor n’est pas seulement visuel mais occupe l’espace ? Que la lune était déplacée grâce à un système de poulies ? Même les costumes ont été créés à part avant d’être portés. Autrement dit, ils n’ont pas fait semblant de faire du théâtre comme nous faisons semblant de boire cette bière, même si nous ressentons toutes les sensations physiques qui vont avec, mais ils ont fait une véritable représentation, dans un monde virtuel. De la même manière qu’il y a des photographes qui utilisent un appareil dans le jeu pour prendre des clichés, c’est peut-être le début d’une révolution des arts du spectacle. A quand des musiciens qui produiront des concerts live uniquement en manipulant des instruments comme dans la vie réelle ? Et nous ne sommes même plus capables de faire la différence ! »
Elle hochait légèrement la tête, montrant clairement qu’elle n’avait pas pensé à tout cela mais qu’elle en comprenait les enjeux. Tout à coup, un jeune faune s’approcha de la table pour intervenir, ses traits s’animaient avec passion malgré le masque de colère rentrée sur son visage.
« Excusez-moi, j’ai entendu par hasard votre conversation mais je ne peux pas vous laisser dire ça. S’il n’y a pas la présence physique d’un comédien ce n’est pas du théâtre ! »
La petite voix flûtée de Carille émergea de derrière un verre déjà à moitié vide.
« Pourtant avec la technologie Reality Immersion, ce sont bien les gestes d’un être humain qui sont fidèlement retranscrits en direct et non de grossières commandes comme dans les anciens programmes.
— Ce n’est pas la même chose ! Jamais des ingénieurs ne seront capables de reproduire la tension presque mystique entre les acteurs et les spectateurs due à la présence sur scène. La sueur sous la chaleur des projecteurs, le murmure du public avant le lever de rideau, le trac qui noue le ventre et fait oublier le texte, la peur instinctive de dévoiler ce qu’il y a de plus intime en nous devant des inconnus et de savoir que chaque instant de passé l’est pour l’éternité. Au départ le théâtre était un moment de communion d’une foule, comme dans certaines cérémonies religieuses, qui s’est codifié et sophistiqué avec le temps. Mais notre société n’accepte plus les contacts physiques et ne laisse plus la place à l’expression des corps, cachés derrière des interfaces informatiques. »
Ses yeux brûlaient de fièvre, comme d’il revivait les sensations dont il parlait.
« Ta remarque est tout à fait juste, reprit Antocha, conciliant. Peut-être nos corps sauront-ils toujours faire la différence entre la présence physique et virtuelle… ou pas ! »

Peu de temps après, ils étaient sur le perron et profitaient de la douceur d’une nuit d’été. Le compagnon de Pan s’était éclipsé, tout comme le reste des spectateurs. Le visage de la fée était empourpré et sa voix se fit plus aiguë encore qu’à l’habitude :
« Dis moi Antocha, j’ai toujours voulu savoir, est-ce que tu ressembles à ton avatar ? »
Le jeune homme haussa les épaules.
« Je suis peut-être un peu moins beau.
— Si ce n’est qu’un peu alors ça va ! Je dois filer, j’ai un examen demain. »
Puis elle l’embrassa sur la joue et repartit aussitôt. Il la regarda s’éloigner avec un léger sourire, visiblement elle ne volait plus très droit. Lorsqu’elle fut hors de portée de vue, il toucha délicatement sa peau à l’endroit où il avait reçu le baiser. Il savait que ce n’était qu’une sensation produite dans son cerveau par un ordinateur, mais il était tout de même troublé. Il décida de faire une promenade dans les rues maintenant désertes avant de se déconnecter. Les étoiles étaient magnifiques et il se désola une fois de plus qu’un ciel pareil ne soit plus visible dans le monde réel, à cause de la profusion de satellites envoyés justement afin de permettre un débit suffisant pour qu’il puisse en être le témoin virtuel. En longeant Ancient Park, il reconnut le son de grillons et médita longuement sur le souvenir d’enfance qui avait du être à son origine.

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