L’heure bleue

C’était l’heure bleue. Celle que les photographes attendaient. Comme si l’azur du ciel et de la mer s’était propagé dans l’air par capillarité. Comme si Piran n’était pas une ville réelle mais un songe peint à l’aquarelle. Lorsqu’il avait débarqué du bus plus tôt dans la journée la chaleur l’avait submergé. La lumière était éblouissante et il lui avait fallu quelques temps pour s’adapter. Elle se reflétait dans l’eau et sur la façade des vieux immeubles au charme méditerranéen. La douceur actuelle de la nuit était comme un baume alors qu’il ressentait encore la morsure antérieure du soleil. Après avoir déposé ses affaires, il avait enfin pu s’échapper dans les ruelles à l’atmosphère vénitienne et admirer ce miracle qu’est la place Tartini. Il avait dîné tard, dans la cuisine de l’auberge de jeunesse, dans l’espoir de revoir les quelques voyageurs aperçus auparavant. Lorsqu’il n’avait pas pu reporter plus longuement la fin de son repas, il s’était résolu à sortir et s’était tourné par instinct vers le murmure du large.

Il avait toujours trouvé le ressac apaisant. Une fois il avait passé un mois à Madère et cela avait constitué la période la plus insouciante de sa vie. Alors qu’il déambulait sur les quais parmi les promeneurs anonymes, il ressentait à nouveau cette langueur que lui procuraient les flots. Il s’arrêta au hasard près d’un escalier destiné aux baigneurs et contempla longtemps deux amies qui discutaient sur la jetée. Les cafés restaurants autour de lui procuraient une animation tranquille : quelques buveurs resteraient pour un verre ou deux mais on sentait qu’ensuite chacun rentrerait. Il les envia un moment. Désormais, il s’aventurait au delà de ce qu’il avait exploré le jour, aussi découvrit-il avec bonheur la petite place presque déserte où se trouvaient l’église et le phare qui avait donné son nom à la ville. Arrivé à la pointe, il s’en retourna par un autre chemin et il était tellement plongé dans ses pensées, comme il l’était dans la nuit, qu’il fut surpris d’entendre un couple discuter dans l’obscurité. Quand il pénétra dans le dortoir, la respiration des dormeurs l’informa qu’il était le dernier et une fois dans le lit, il serra les mâchoires pour que personne ne l’entende sangloter.

Lorsqu’il émergea des abysses, la pièce baignait dans une clarté diffuse, voilée par les rideaux bleus des fenêtres. Il résista à sa première impulsion de faire des plans pour la journée, s’accouda et entreprit de parcourir quelques pages du livre de poche qu’il avait emporté dans son escapade. Quand la voisine du lit d’à coté se leva, une jeune allemande avec laquelle il avait brièvement sympathisé la veille, cela n’arrêta pas sa lecture de « Vénus et la mer » de Lawrence Durell. Elle commença à se déshabiller et il feignit de ne pas s’en apercevoir, dans une attitude qu’il souhaitait être celle d’un gentleman, mais il n’était plus totalement concentré sur les mots. Enfin elle se retrouva en sous-vêtements juste à ses cotés et il ne put s’empêcher d’être profondément troublé. Il eut d’abord la tentation de faire semblant de dormir, mais après réflexion elle ne pouvait ignorer qu’il était réveillé. Et puis n’était-ce pas légèrement vexant ? Il se demanda ensuite si elle n’agissait pas ainsi pour attirer son attention et coula un regard dans sa direction, mais elle se comportait avec un tel naturel qu’il se résigna à écarter cette hypothèse à laquelle il aurait pourtant bien aimé croire. Il ne savait pas s’il était plus touché par la confiance qu’elle lui témoignait ou par sa beauté. Il retrouvait en elle, dans la pureté de ses lignes et sa carnation perlée, quelque chose d’une statue antique surgie de l’océan. Elle prit tout son temps pour se changer, puis sortit de la pièce, mais demeura à jamais dans sa mémoire.

Il était assez tôt pour qu’il prit un café en se laissant bercer par la rumeur des vagues. Lorsqu’il entra dans l’établissement situé sur le port, il s’arrêta sur le seuil, surpris par la hauteur de plafond et la décoration à l’ancienne. Il s’installa malgré tout sur la terrasse, afin de profiter à l’ombre de la réverbération du soleil sur les vieilles pierres. Son regard se posa sur la ligne d’horizon tandis qu’il percevait l’inénarrable cri des mouettes s’éloigner ou se rapprocher selon les aléas de leurs jeux aériens. Il songea qu’il ne pourrait pas rester éternellement. A travers ses pensées, deux yeux bleus le fixaient, prisonniers d’un corps qui sombrait.

Laisser un commentaire