Les corbeaux

Les deux amis devisaient tranquillement tout en se réchauffant au soleil de cet hiver tardif. Laurent travaillait dans une banque assez respectable, il entourait sa fonction d’un tel mystère que personne ne savait exactement ce qu’il y faisait, mais ce n’était rien de plus que du conseil en placement. Il était très bien payé cependant et louait un appartement à Paris dans le VIème arrondissement qu’il connaissait dans ses moindres recoins, si bien qu’il considérait le Jardin du Luxembourg un peu comme faisant partie de sa propriété personnelle. Aurélien quant à lui était ce qu’on appelle abusivement un journaliste politique, c’est-à-dire qu’il était rémunéré pour collecter et commenter les petites phrases lâchées à cet effet, pour un journal éminemment sérieux qui n’était pourtant pas très différent d’une gazette sportive. Les deux hommes s’appréciaient depuis des années, ils s’étaient rencontrés dans leur jeunesse et se revoyaient de temps en temps afin de faire le point à la fois sur leur vie personnelle et sur l’actualité du moment. Leur conversation d’aujourd’hui portait sur le délitement de la coalition au pouvoir mais était ponctuée de digressions historiques et littéraires qui la rendaient d’autant plus agréable et prédisposée à ce cadre. En effet, où que se porte leur regard, il découvrait les intemporelles chaises en métal présentes dans tout les grands parcs de la capitale et sur lesquelles Doisneau, Kertesz et Cartier-Bresson ont photographié les plus grands artistes et poètes de leur temps. Lorsqu’à coté de ces éléments sous-estimés du patrimoine national et sous le regard des statues aperçues mille fois au cinéma, ils virent deux silhouettes avancer dans leur direction.

Laurent les reconnut et les accueillit chaleureusement, puis une fois les poignées de main échangées, fit les présentations :
-Aurélien je te présente deux camarades de promotion que j’ai connus à science-po. Martin travaille au Conseil Constitutionnel. Tu y es toujours d’ailleurs ? Ce faisant il se tournait vers un petit homme d’allure encore jeune, aux cheveux blonds et aux montures de lunettes cerclées d’or. Il portait un pull léger qui pouvait passer pour du cachemire et s’habillait avec goût, sans chercher l’excentricité.
-Oui, j’y étais encore tout à l’heure pour mes recherches. Je prépare une thèse sur la nécessité de l’état de droit indiqua-t-il aimablement.
-Extraordinaire ! Travailler sous les ors de la République ! Et Adrien est assistant parlementaire d’un député de la Loire, c’est cela ?
-Tout à fait confirma celui-ci avec un hochement de tête qui provoqua un léger balancement de tout son corps. Ce dernier était presque entièrement engoncé dans un grand manteau noir qui ne laissait que peu d’indices sur sa mise. En outre il était plus taiseux que son compagnon, mais son visage sérieux et concentré parlait pour lui. A cette occasion le journaliste s’aperçut qu’ils étaient tous vêtus plus ou moins de la même manière et partageaient certaines similarités avec des corbeaux du parc qui auraient tenus conciliabule.

Martin reprit le cours de la discussion.
-Et toi Laurent, où en sont tes projets en politique ? Tu m’avais dit que tu avais l’intention de te présenter aux législatives ?
-C’est une idée que je caresse depuis quelques années, mais vois-tu, il n’y a aucun parti qui ne me tente vraiment.
-Cela pose problème en effet.
Il s’interrompit et porta sa main au menton comme s’il était plongé dans une profonde réflexion. Ils restèrent silencieux tout les quatre, la tête penchée en avant, à la recherche d’une solution. Au bout d’un moment, le même s’était fait son opinion.
-Ecoute, la majorité est en train de s’effondrer donc tu ne peux pas y aller. L’opposition a beaucoup trop de candidats et ne t’acceptera pas…
-Tu ne peux tout de même pas aller dans les extrêmes l’interrompit la voix grave d’Adrien comme s’il partageait son raisonnement, ce à quoi ils acquiescèrent collectivement.
-Non, c’est vrai abonda Martin. Par contre tu as des origines dans le Sud-ouest et les centristes sont très présents là-bas, donc c’est le créneau qu’il te reste.
Laurent demeura dans un mutisme prudent afin de ne pas paraitre trop cynique mais on sentait que la démonstration avait fait son effet. C’est le moment que choisit Aurélien qui avait assisté jusque-là aux échanges en simple observateur pour hasarder une question.
-Mais tout de même, quel est l’intérêt de faire de la politique si c’est pour adhérer aux idées qui sont déjà majoritaires ?
Martin lui fournit la réponse clef en main avec un air entendu, comme s’il prenait les autres à témoin.
-Nous avons tous conscience ici qu’aujourd’hui ce ne sont pas les idées qui comptent mais les grands hommes d’état. Je suis convaincu que Laurent a toutes les qualités pour réussir.
-Il ne faut pas être sectaire renchérit Adrien.
-Surtout pas ! s’écria Laurent.
Ils opinèrent du bonnet conjointement et passèrent au sujet suivant. A partir de ce moment Aurélien eut pourtant du mal à suivre la conversation. Son regard se faisait songeur et se perdait sur la cime des arbres ou suivait les promeneurs comme s’il s’apercevait seulement de leur présence maintenant. On ne voulut pas le sortir de sa distraction et il eut tout le loisir de remarquer l’employé de la ville de l’autre coté de l’allée, qui appuyé sur son outil de travail les observaient attentivement depuis un certain temps. Puis, tout à coup, ils s’envolèrent dans des directions différentes.

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