Un conte

Au cœur de l’été, le corbeau Moïse refit soudain son apparition après des années d’absence. Et c’était toujours le même oiseau : n’en fichant pas une rame, et chantant les louanges de la Montagne de Sucrecandi, tout comme aux temps du bon temps. Il se perchait sur une souche, et battait des ailes, qu’il avait noires, et des heures durant il palabrait à la cantonade. « Là-haut, camarades – affirmait-il d‘un ton solennel, en pointant vers le ciel son bec imposant -, de l’autre coté du nuage sombre, l’heureuse contrée où, pauvres animaux que nous sommes, nous nous reposerons à jamais de nos peines. »

La ferme des animaux, George Orwell

 

Dans la grande cité de Kashnar, capitale d’un royaume très lointain, il se trouva un jour qu’un homme eut une idée. Une idée parfaitement idiote au reste, mais également bien inoffensive et qu’il trouvait tout simplement rigolote. Il décida de sortir avec un chat sur la tête. Un matin donc, il franchit le pas de sa porte avec son matou tigré posé sur ses cheveux et parada fièrement dans la ville. Feignant de ne se rendre compte de rien, il souriait intérieurement de son stratagème et guettait avec malice la réaction des passants. Ceux-ci ne lui opposèrent pourtant que de l’indifférence, à peine un lever de sourcil de temps en temps, car les habitants du quartier étaient habitués à ses excentricités, si bien qu’on le laissait faire sans trop s’en occuper. Qu’il était loin le temps où il avait eu des problèmes avec les autorités pour avoir vendu le lait d’une vache sacrée ! Il en était venu à se dire que ce n’était peut être pas une si bonne idée, puisque cela n’intéressait personne, lorsqu’il remarqua enfin des signes d’hostilités. Oh, ce n’était au début que des regards de travers et des chuchotements sur son passage, mais bientôt certains lui dire qu’il ne devait pas faire cela. C’était des membres de la secte du chat, originaire de la cité voisine de Trala-la et parmi laquelle se développait depuis quelques temps un dogme selon lequel il était spécifiquement interdit de porter un chat sur la tête. Cela était valable évidemment pour eux, mais également pour tout autre personne, car disaient-ils, sinon cela choquait leur sensibilité. Ils étaient connus en effet pour leur grande sensibilité, car il suffisait généralement de leur présenter un chat pour qu’ils se mettent à éternuer et à avoir les yeux rouges, par contre rare étaient ceux qui à la même occasion déclaraient subitement des poèmes. Ils étaient soutenus dans ce sens par certains membres de la secte du chien, qui considéraient eux, qu’on ne devait pas caresser un chien de la main gauche car c’était lui manquer de respect, et d’autres de la secte du chameau, selon lesquels un homme ne devait pas réagir s’il se faisait uriner dessus inopportunément par un chameau (la question n’était pas tranchée concernant les dromadaires). Quant à notre iconoclaste, suite à ces injonctions, il déclara bien fort qu’il était dans ses droits fondamentaux de porter un chat sur la tête et que désormais il le ferait quotidiennement. Les jours suivants se déroulèrent comme il l’avait prédit et certains prirent parti pour l’un ou pour l’autre, mais force est de constater que la plupart des gens n’en avaient pas grand-chose à faire. Après tout le soleil continuait de briller, il y avait toujours la marmite à remplir et la femme du voisin à séduire, quand ce n’était pas l’inverse.

Cela dura un certain temps, lorsqu’un jour un groupuscule minoritaire de la secte du chat l’assassine en pleine rue, avant de s’en prendre à des membres de la secte du chien, car ils avaient entendu dire qu’au pays de Bur des chiens couraient honteusement après des chats, à moins que ce ne soit des chameaux, ils ne savaient plus très bien. Aussitôt l’émotion fut très vive, car on avait tué bien des gens dans cette ville, pour les voler, par mégarde, pour une affaire d’honneur, mais jamais parce qu’ils portaient un chat sur la tête. Très vite il y eut des rassemblements sur les places publiques, certains venants avec un visage grave et un chat sur la tête, qui se demandait ce qu’il faisait là et si les humains avaient bien toute leur raison. Ils se remémoraient la victime en hochant tristement du chef, en particulier ceux qui ne l’appréciaient pas car ils avaient peur d’être montrés du doigt, mais la plupart étaient sincères, car il s’agissait avant tout de quelqu’un d’ici, qu’ils connaissaient depuis longtemps. Dès le lendemain, un nouveau mot d’ordre circula : « Pas d’amalgames ! » Cela n’avait rien à avoir avec la secte du chat, qui est un être mignon comme chacun le sait et pas du tout intéressé quand il y a du poisson sur la table. D’ailleurs seuls quelques « fous de chats » venus des quartiers mal famés étaient responsables des meurtres de souris, tandis que le « bon chat » lui, ne mange que la pâtée qu’on lui sert. La raison en était que depuis longtemps déjà, on accusait les chats, surtout s’ils étaient noirs, de porter malheur et qu’ils voulaient éviter que ces superstitions se propagent. Pourtant malgré cela, de nombreux félins furent retrouvés cloués sur des portes les jours suivants, ainsi que plusieurs chiens sans qu’on en comprit vraiment la raison, sans doute par habitude. Du coup quelques uns de la secte du chien décidèrent d’émigrer dans un pays en guerre, où ils seraient tout de même plus en sécurité.

Des rumeurs se répandaient : il n’y avait pas eu d’assassinat, ou bien il s’agissait de gardes du palais déguisés en chats persans qui avaient agi pour le compte de la secte du chien. D’ailleurs, après coup, certains se rappelaient que la victime n’était pas toujours très sympa avec son chat, et qu’il lui arrivait même de mettre vingt minutes à lui ouvrir la porte. Bientôt le sujet fut sur toutes les lèvres et au marché on ne parla que de ça. L’un proférait qu’il ne soutenait pas les assassin mais que tout de même il l’avait bien cherché ; l’autre répondait que pour avoir ce genre d’opinion on devrait être décapité ; un troisième qu’on pouvait faire ce qu’on voulait avec la secte du chameau, car il s’agissait de gens intelligents, mais que c’était manquer de respect avec ceux de la secte du chat ; un quatrième qu’on avait lâchement abandonné ces dernières années le droit de porter un chat sur la tête ; un cinquième, qui parlait de plus en plus fort, que tout cela ne serait pas arrivé si on avait interdit les chats et les chiens qui n’étaient pas bruns ; un sixième qu’il prendrait deux kilos d’abricots s’il vous plait. Quand au maire de la cité, il fit une déclaration pour dire que tout cela était bien grave, qu’il ferait doubler les patrouilles, puis repartit faire une sieste. Après quoi les crieurs publics occupèrent la place et toutes les rues environnantes pendant des semaines en répétant de ne surtout pas avoir peur de son voisin, mais de vérifier quand même qu’il n’était pas armé et dans ce cas de prévenir les autorités tout de suite, surtout s’il ronronnait bizarrement.

Au final, aucun signe ne vint du ciel pour expliquer s’il valait mieux être de la secte du chat, du chien, du chameau ou du mouton à cinq pattes ; si le véritable chat était siamois ou de gouttière et le chien un labrador ou un chihuahua ; si quoi qu’on en pense il fallait le crier sur les toits ou au contraire le garder pour soi comme un jardin secret ; qui poussait mieux de la rose ou du réséda et qui était arrivé en premier de la poule ou de l’œuf. Mais chacun avait son opinion et en la défendant, la renforçait, décidait qu’elle faisait partie de son identité. On commença à mettre des étiquettes, aussi absurdes que si on avait divisé les gens entre ceux qui préfèrent le printemps et ceux qui préfèrent l’automne, mais petit à petit les quartiers s’organisèrent de cette manière. Même ceux qui voulaient échapper à cette classification, y demeuraient dans le regard des autres. Ceux qui préféraient le printemps allaient à des écoles de printemps, des fêtes de printemps et des mariages de printemps, tandis que ceux que ceux qui préféraient l’automne faisaient de même. Les enfants qui naissaient dans ces familles grandissaient de cette manière et ne comprenaient pas qu’on puisse vivre différemment. Plus le temps passait et moins ils se voyaient, ne connaissant les autres que par ouï-dire. Si bien qu’au bout d’un moment les gens oublièrent tout à fait qu’ils avaient tous été voisins, partageaient le même air et avaient autrefois observé ensemble, la beauté des étoiles qui brillent dans le ciel…

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