Le tintement de la tasse sur la soucoupe. Ce simple son, ainsi que celui du percolateur, suffisait à lui rappeler ce café situé dans le sud de Rome. C’était à una passeggiata de la basilica San Paolo, où il allait parfois s’étendre dans l’herbe sèche parmi les amoureux. Chaque matin, il prenait d’abord le soleil, s’étirait, puis descendait les marches qui menaient à la rue où se vendaient la pizza al taglio. Sur le chemin, il dépassait un autre établissement tenu par une Russe, où il avait eu l’occasion d’aller un après-midi avec des amis. Puis le coiffeur qui lui coupait les cheveux une fois par mois et dont la fille était molto carina, et enfin la marchande de fleurs qu’il retrouvait souvent en train de flirter avec le gardien de l’immeuble d’à coté. Lorsqu’il arrivait le lieu était déjà en pleine activité et des « ciao bella » fusaient d’un coté à l’autre de la pièce. Invariablement il se mettait dans le même coin et attendait d’être servi. Au début, comme il n’était pas habitué, il prenait un latte macchiato qu’il mélangeait avec beaucoup de pana, puis ce fut un cappuccino, ce qui était plus correct. Comme il était debout, accoudé au comptoir, il discutait avec une serveuse, toujours la même. C’était une femme d’environ quarante ans avec un grand sourire, qui venait d’un des pays de l’est, il ne savait plus lequel. Un jour qu’il était venu avec une « amie », celle-ci avait remarqué sa grande beauté, sans qu’il y eût fait allusion. A vrai dire il ne savait pas grand-chose d’elle, mais une complicité s’était développée entre eux. Un langage fait plus de regards que de mots. Si bien qu’il ne pouvait s’empêcher de se sentir déçu quand elle n’était pas là, remplacée par un collègue. Dans tout les cas il entamait la lecture d’Il Messaggero, qu’il prenait pour prétexte à rester plus longtemps. Le journal décrivait par le menu les magouilles de la politique italienne et lui permettait de s’améliorer, si bien qu’il apprenait la langue de Dante en quelque sorte grâce à Berlusconi. Après quoi il ramenait sa tasse, ce qui lui valait un « grazie », puis s’éclipsait pour aller travailler, le plus souvent avec une bonne demi-heure de retard. S’il lui prenait la fantaisie de retourner par l’autre coté de la rue, il passait devant un magasin chinois, puis le meilleur glacier du quartier, tenu par une vieille dame à l’air sévère. Plus loin, après être revenu à son point de départ, s’étendait un endroit dont il était moins familier, occupé par l’université. Sur la droite le chemin du métro, près duquel il pouvait rencontrer un Bengalais avec lequel il communiquait difficilement en anglais et qui essayait toujours désespérément de vendre des lunettes de soleil. A ce moment il avait fait un tour, c’était la direction de la belle Rome, dont il revenait grisé par les bus de nuit, avant de longer l’ombre de la basilique. Mais son lieu d’élection, son centre, était ce café, même s’il n’aurait su dire pourquoi.
Lorsque arrivèrent les grandes chaleurs qui s’abattirent sur la ville comme une chape de plomb et que les Romains désertèrent pour aller se réfugier en bord de mer, il n’eut pas la possibilité de venir pendant un moment. Plus tard, l’établissement était fermé, ou bien elle était absente et le garçon avait beau être serviable, il ne pouvait s’empêcher de sentir que son plaisir était gâché. Habituellement cela ne le dérangeait pas tant que ça, se demander si elle serait là était comme un petit suspense et l’apercevoir en entrant une surprise, qu’il pouvait se réserver pour une prochaine fois. Mais ce dernier mois il avait été déplacé dans un appartement où il étouffait épouvantablement et avec les travaux du métro il ne lui était pas possible d’être là, si bien qu’il ne la revit pas avant de repartir. Bien sur par la suite il n’y pensait pas régulièrement, il était comme tout le monde, entrainé par les aléas de la vie, mais il avait jeté une pièce dans la fontaine de Trévi et il souriait de temps en temps à l’idée de revenir. Un jour, il descendrait à nouveau les marches qui mènent à cette rue, jetterait un œil en passant dans ce hall d’immeuble qui l’avait toujours fasciné et reprendrait sa place au comptoir comme s’il ne l’avait jamais quittée. Elle aurait d’abord un mouvement de surprise, puis un sourire qui voudrait dire « pendant tout ce temps où êtes-vous allé ? » et lui servirait son café. Ou bien elle ne le reconnaitrait pas, il lui parlerait, lui poserait des questions et voudrait savoir si elle se souvenait de lui. Si elle n’était pas là, il demanderait de ses nouvelles et on lui répondrait qu’elle était rentrée dans son pays, ou qu’elle avait trouvé un autre travail qui lui permettait de mieux s’occuper de ses enfants (il s’était toujours demandé si elle en avait). Ou encore ce serait fermé. Il viendrait un lundi de Pâques par exemple et aurait oublié que tout la ville serait fériée. Il resterait un moment devant la grille, indécis, mais ne serait pas triste, car il pourrait continuer à imaginer cette rencontre et il garderait quelque part dans son cœur, un souvenir de Rome.