Julie tira sur sa jupe autant qu’elle le put. L’aération lui donnait des frissons et l’empêchait de dormir. « L’Allemagne est un pays froid, mais où il y a la climatisation partout » pensa-t-elle. Elle l’avait constaté à Cologne où elle avait pris sa correspondance. Maintenant, elle regardait le paysage défiler par la fenêtre du train. Il n’était pas très différent de la France. Plus vert, plus sauvage, plus grand peut être. Elle essaya d’imaginer comment le peuple qui vivait ici avait pu composer la chevauchée des walkyries, mais les images dans son esprit se brouillèrent. Elle n’arrivait à rien. Fatiguée, ballottée, cernée, elle passa le reste du voyage dans un demi-sommeil. Son premier pas sur le quai sonna le réveil. Écarquiller les yeux, redresser les épaules, tirer sur les bretelles de son sac. Avancer avec la ferme volonté de celui qui est libre. Elle aperçut en passant une maquette de chemin de fer. Des enfants s’y agglutinaient et des adultes au regard d’enfants. Ils prenaient le prétexte de « faire plaisir au petit » pour voir fonctionner la merveilleuse mécanique. En sortant, elle recueillit de plein fouet le soleil qui baignait la façade de la gare. Elle s’arrêta un instant, comme éblouie. Puis un monde se dessina autour d’elle.
Elle eut alors une intense jouissance d’être là. Le sentiment d’être au bon endroit. La liberté d’aller dans n’importe quelle direction. Elle fit quelques pas en avant et s’arrêta au feu rouge. Les gens autour d’elles étaient étrangement calmes. Personne pour jurer en poussant sa valise. Ils profitaient simplement de la journée. Elle traversa les voies de tram jusqu’à un parc municipal. Des punks s’y étaient installés dans l’indifférence la plus totale. D’une manière générale les gens s’habillaient beaucoup plus comme ils le voulaient. Elle avança au hasard vers ce qui semblait être le centre-ville. Un jeune homme la regardait en souriant. Il l’arrêta et lui parla en allemand.
— Sorry, I don’t speak German.
Elle continua et lorsqu’elle vit un Starbuck, sut qu’elle était sur le bon chemin. Les rues s’emplissaient de touristes. Des magasins leur proposaient ce qu’ils pouvaient trouver ailleurs. Elle s’installa à la terrasse d’un café. A la table d’à coté, un couple dévorait d’improbables « spaghetti al gelato », qui auraient fait frémir d’horreur de véritables romains. Le manque de goût ne se pardonne pas là-bas. En revanche, le cappuccino était meilleur. Elle contempla la place pendant un long moment, observant les gens, mille petites scènes dont elle était témoin. Jusqu’à ce que l’ombre de l’église recouvre presque tout. Alors elle décida qu’il était temps.
A travers les vitres du tram, la ville se dévoilait. Passants, panneaux, plantes, tout avait de l’intérêt. Le long des artères de l’ère soviétique, des immeubles abandonnés. La rame se vidait peu à peu. Elle écoutait les arrêts annoncés et regardait sur la carte si cela correspondait. Elle hésitait où descendre. Enfin le tram s’arrêta, c’était le terminus. Il faisait encore bon dehors. Elle était dans une zone non définie, à coté d’une voie de chemin de fers. Les derniers rayons du soleil se teintaient d’ocre comme pour les soirs d’été. Étrangement, cela n’aurait pu être nulle part ailleurs, à part peut être en Amérique. Elle retourna en direction de la ville. De hauts bâtiments se dressaient de l’autre coté du bitume. Le sol relâchait la chaleur emmagasinée toute la journée. Il n’y avait presque personne dans la rue. De nombreuses cicatrices couturaient la chaussée. Elle approcha d’un petit parc, ou du moins de ce qui y ressemblait. Des bidons bariolés empilés sur l’herbe, dans une œuvre d’art improvisée. Un pneu comme balançoire, des gens qui jouaient au ping-pong. Elle n’osait pas les déranger, mais trouva tout de même son chemin. Une fresque colorée, peinte à plusieurs dizaines de mètres, dénonçait l’immeuble qu’on lui avait indiqué.
Elle avança, puis traversa le petit portail en fer, pour entrer dans le jardin qui se cachait derrière. Les jeunes gens étaient visiblement en train d’arrêter les travaux. Certains avaient déjà pris la pause, d’autres rangeaient les outils, ou apportaient les dernières finitions tant qu’il y avait de la lumière. Elle s’adressa à un grand gaillard presque chauve, torse nu sous sa salopette.
— Excuse me, do you know where is Lucy?
Il se tourna alors vers les étages supérieurs, cria quelque chose en allemand, reçut une réponse, puis lui adressa un grand sourire.
— Do you want a beer?
Il l’amena alors vers des bancs de fortune, disposés en cercle autour des restes d’un feu de bois, où quelques personnes s’étaient déjà réunies. Au centre, une grande caisse en carton était remplie de sucreries bon marché, où les gens puisaient de temps en temps. Lucy ne fut pas longue à venir. C’était une fille au regard franc, des yeux très bleus et de longues dreads de cheveux blonds. Elle avait quelque chose de masculin, mais pas l’air « hommasse » de certaines lesbiennes. Elle lui proposa de rester et de partager quelques bières. Le soir ne se fit pas attendre. On jeta du bois sur les cendres et très vite les premières flambées arrivèrent. Ils étaient son seul contact dans la ville, grâce à un ami qui avait créé son propre réseau, entre centres sociaux autogérés et rencontres de voyage. Une association qui rachète des bâtiments pour les rénover avec leurs futurs locataires, comme il en existe en Allemagne pour lutter contre l’insalubrité. Ils avaient promis de l’héberger et ils échangèrent en anglais, non seulement par politesse, mais comme des gens qui ont l’habitude de recevoir des étrangers. L’homme à la salopette grise était tchèque, comme elle finit par s’en apercevoir. Il avait vécu plusieurs mois en France comme tailleur de pierres, avant de venir s’installer ici.
Lorsqu’il commença de se faire tard et qu’elle fut restée assez longtemps pour que ce ne fût pas impoli, elle décida de prendre congé. Lucy l’accompagna. Elles rebroussèrent chemin à travers les herbes folles et ressortirent dans la rue. A ce moment elle s’aperçut que le bâtiment en rénovation était un ancien poste de douane qui s’étirait sur une longueur impressionnante. Certaines parties étaient visiblement déjà habitées, comme en témoignaient les voitures garées devant. De l’autre coté de la zone de terre sèche, le soleil se cachait derrière des entrepôts. Elles traversèrent le goudron et repassèrent devant le terrain de jeu, désormais abandonné. Les silhouettes des vestiges industriels se dessinaient sur un ciel d’encre bleue. Elle distinguait à peine les tags qu’elle devinait sur les murs de brique. Les clameurs de voix résonnaient et une lueur leur permit d’apercevoir un groupe de gens au loin. Enfin elles s’arrêtèrent devant une porte en fer qui n’avait pas de poignée. Lucy ouvrit grâce à son trousseau de clefs.
— We have to keep it closed because of the dog, but you can go when you want.
Elle l’entraîna encore dans des escaliers sombres en béton, puis lui ouvrit une seconde fois.
La pièce restait encore partiellement dans l’obscurité, car il y avait plusieurs interrupteurs, qu’il fallait découvrir. Elle fit quelques pas à l’intérieur. Sa première impression fut qu’elle était trop grande. A droite une longue rangée de tables alignées se prolongeait vers une partie qu’elle ne voyait pas bien. A gauche dominait une immense cuisinière qui n’avait certainement pas servi depuis longtemps. D’autant plus qu’un matériel à peine plus récent se cachait derrière. Le tout sous un toit en poutres apparents qui donnait un air de confort et rattrapait l’aspect négligent de l’endroit. Lorsqu’elle se retourna pour remercier la jeune fille qui prenait congé, elle remarqua également dans un coin le lourd meuble en chêne qui ne semblait avoir d’autre fonction que de supporter durablement les dizaines de bouteilles d’alcool vide laissées en plan dessus. Après quoi elle explora le fond. Quelques canapés à la propreté douteuse formaient un cercle et faisaient face à une dizaine de matelas empilés l’un sur l’autre. Derrière il y avait encore une pièce avec quelques sommiers. Elle retourna s’assoir à table et mangea en silence. Puis elle tira un matelas par terre, à même le sol, et s’enroula dans son sac de couchage. Elle avait laissé allumé pour lire « The Dharma Bums » de Jack Kerouac, mais bientôt se leva et éteignit.
Le lendemain, elle ne reconnut pas tout de suite l’endroit où elle se trouvait. A la lumière du soleil, les lieux apparaissaient différemment. Elle demeura encore une heure à sommeiller. Lorsqu’elle sortit de la douche, elle regarda par la fenêtre. Il y avait une cour qui lui rappelait les habitats troglodytes de sa région, bien qu’il s’agît des éléments d’une usine désaffectée. Des gens y discutaient, sans doute une famille. Des jouets d’enfants traînaient à coté des tables posées à l’ombre des arbres. Elle grignota quelque chose et descendit dans la cour, où elle emprunta un vélo comme on lui avait proposé la veille. Elle avait l’impression d’avoir déjà perdu assez de temps. Et elle savait où aller.
Elle appuya violemment sur la pédale et accéléra. Le ciel était nuageux. Un drap qui servait de filet au volley-ball pendait lamentablement, battu par les vents. Elle le traversa en se baissant. Elle regarda derrière elle tout en pédalant et le vit continuer à voleter, comme la voile d’un navire qui aurait fait naufrage. Mutinerie, c’était le nom du lieu en allemand. Rien ne lui donnait plus envie que de larguer les amarres. Direction tout droit exactement. Le sens du vent lui indiquait la route, et pour peu qu’elle ferme les yeux, elle sentait presque un picotement salé lui remonter jusqu’au nez. Elle descendit la rue, tranquillement, le plus souvent en roue libre, repassa par la place où elle était venue en tram, toujours absurdement grande, traversa un pont qu’elle ne connaissait pas, puis longea les canaux. Elle croisait des gens, tout seuls ou en groupe, à pied ou en vélo, qui se prélassaient comme un dimanche. Une péniche passa et provoqua des remous parmi les nénuphars. Le soleil par moments tapait dur, transperçait les nuages et provoquait de forts contrastes. Malgré tout, l’atmosphère était lourde et on sentait qu’il allait pleuvoir. Aussi elle ne traînait pas et regardait sur la carte où il fallait aller, mais les raccourcis qu’elle prenait devenaient toujours plus longs.
Après bien des détours, elle arriva à un parc où elle savait qu’elle devait passer. Cela lui rappelait la villa Borghese. La route où circulaient cyclistes, piétons et même voitures, bordée de colonne d’arbres qui cachaient ce qu’il y avait derrière. Mais ici tout était plus sauvage. Le pré que l’on découvrait, si l’on se faufilait dans l’ombre, à coté d’un bosquet, n’était traversé que par trois jeunes gens. On pouvait les observer, au loin, sans se tromper, transformés par un rai de lumière. Elle prit un petit chemin qui l’amena à passer à coté d’un sanctuaire en pierre. Elle se baladait, tout simplement. Un air d’accordéon attira son attention. Une personne jouait, tandis que deux autres dansaient sur l’herbe, un rythme de folk improvisé. Elle se demanda un instant s’ils changeaient de temps en temps et si le couple était vraiment ensemble. C’est à ce moment-là qu’une phrase se formula dans son esprit : « Leipzig, la ville des gens heureux. » Elle traversa de nouveau un pont qui enjambait un canal, grand comme un fleuve cette fois, et alla tout droit sans se poser de questions. Elle roulait sous le couvert des arbres, dont les branches formaient les travées d’une véritable cathédrale gothique. De fait, le sol était tapissé de jaune, sur lequel brillaient de petites tâches de lumière colorées à la manière de celles provoquées par un vitrail. Suite à cela elle déboucha sur une immense clairière. Un groupe s’était réuni à coté du seul chêne en son centre. Le ciel se couvrait rapidement. D’inquiétant nuages faisaient leur apparition et surplombaient les cimes à l’horizon. Un maître rappela son chien pour rentrer. Elle cherchait à retrouver son chemin dont elle s’était écartée et prit plusieurs croisements, mais la route ne suivait jamais l’itinéraire qu’elle s’était imaginée.
Enfin les premières gouttes tombèrent lourdement, produisant un son mat lorsqu’elles heurtaient les feuilles. Elle pédalait autant qu’elle le pouvait et cherchait un abri sans en trouver un, lorsqu’elle vit un homme se réfugier sous un hêtre qui se courbait. Elle arriva derrière lui sans qu’il se retournât. Il repartit même peu après. A vrai dire elle était trempée et la pluie redoublait. L’autre coté semblait mieux protégé, mais il y avait entre les deux un espace où le sol était constamment martelé d’impacts. Elle hésita longtemps, puis se jeta à découvert comme on se lance à l’océan. A l’arrivée elle se rendit compte avec amertume que ce n’était guère mieux. Elle avait traversé pour rien. Seulement, il y avait un lac où résonnaient les notes de « Riders on the storm » jouées par Ray Manzarek. Elle attendit. Quelqu’un avait fait son apparition là où elle se trouvait auparavant. Ils se regardaient de loin mais elle ne le voyait pas bien. On aurait dit un jeune garçon. L’odeur de la terre, humide et noire, remontait fortement. Elle comprit que cela ne cesserait pas de sitôt. Quitte à être mouillée, autant avancer. Elle reprit son chemin par un petit sentier où elle se prenait les branches gorgées d’eau de temps en temps. Cela dura, mais les rayons du soleil finirent par percer à travers le feuillage.
Lorsqu’elle sortit du bois, elle arriva au canal. Elle ne voyait pas son point de départ, mais n’avait pas dû beaucoup progressé. A partir de là elle décida de longer le canal, ce qui était sans doute le meilleur moyen de ne pas se perdre. Elle croisa quelques personnes mais était relativement seule. A un moment donné, elle se trouva à hauteur d’un kayak, qui avançait à la même vitesse, à la différence qu’il semblait plus voler comme un oiseau avec fluidité, dans le ciel qui se reflétait sur l’eau. Elle dépassa un lieu de restauration, fit demi-tour et descendit de vélo. Le panneau indiquait de la bière à deux euros. Cela lui parut tellement incongru, en pleine nature, qu’elle décida de s’y arrêter. Il s’agissait plus en fait d’une buvette. On avait sortit des tables et des chaises de jardin pour en faire une terrasse. Elle demanda au comptoir une bière et une glace, puis vint s’asseoir à une table déserte. Elle avait fait l’erreur de prendre les deux à la fois, car elle avait envie de manger sa glace, assise sur le bord du cours d’eau qu’elle avait aperçu de l’autre coté, mais n’osait pas emporter son verre avec elle. En revanche, si elle prenait trop son temps à boire sa pinte, la glace fondrait, ce qui avait déjà commencé…. Elle se résolut finalement à boire quasi cul-sec avec un affreux sentiment de gâchis. Un jeune homme l’avait remarqué, elle fit mine de rien mais commença à son tour à le regarder. Il était avec un groupe, à un moment leurs regards se croisèrent, puis il répondit à son interlocuteur et cela ne se reproduisit pas. Elle n’avait presque pas mangé de la journée et lorsqu’elle se leva, était plus que légèrement ivre. Elle vacilla vers l’endroit qu’elle avait repéré, tout en essayant de garder bonne contenance, puis s’installa sur le ponton de bois. Il s’agissait d’un parcours d’entraînement pour kayaks. Ses pensées voguaient au fil de l’eau, d’obstacle en obstacle, puis allaient se perdre dans un sous-bois à la suite du ruisseau. Elle y trempa les pieds, puis les retira, encore douloureux à cause du froid. Elle dégrisait lentement et ressentait une certaine fatigue. Elle n’attendit pas que ce fut complètement passé et c’est la main encore peu sure qu’elle remonta à vélo.
Elle savait qu’elle devait tourner à gauche à un moment donné et retraverser le canal, mais n’en avait pas encore eu l’occasion. Elle craignait maintenant de ne plus l’avoir et d’être allée trop loin. Puis le lit du cours d’eau s’évasa. Un mince filet parcourait la plaine. Elle aurait pu sans doute traverser, mais la distance était trop grande et elle voyait une route barrer l’horizon. Elle mit plus de temps qu’elle le pensait pour y arriver. Elle devait avoir rejoint un nouvel itinéraire car elle ne croisait plus que des sportifs. A cet endroit tout était à sec et envahi par des herbes hautes. Si elle regardait d’où elle venait, on aurait dit un paysage de l’Ouest américain. Plus en aval par contre, un hideux pont autoroutier en béton était tout ce qu’il y avait. Devant elle, une femme avec une queue de cheval faisait son footing. Elle descendait de la berge, remontait, disparaissait derrière un bosquet et recommençait. Elle le fit au moins cinq ou six fois jusqu’à ce que Julie en eu marre de compter.
Enfin elle arrivait de l’autre coté. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était partie. Le soleil était assez haut, le soir ne faisait pas encore son apparition, à vue de nez elle aurait dit milieu d’après-midi. Elle s’enfonçait dans la véritable forêt. Sans savoir si c’était la même que précédemment, elle rattrapa une jeune fille qui courait avec des écouteurs sur les oreilles. Comme celle-ci ne l’entendait pas, elle pouvait la suivre d’assez près sans qu’elle ne s’en rende compte. Elle s’imagina dans la peau d’un homme qui observerait la sueur couler sur son débardeur. Après tout, le petit chaperon rouge est un conte de Grimm non ? Elle ne s’en souvenait pas. Elle fit halte à des panneaux de bois et laissa sa proie s’échapper. Un promeneur lui indiqua son chemin, elle allait dans la bonne direction. En repartant, elle jeta tout de même un coup d’œil derrière elle pour vérifier que personne ne la suivait. Elle entendit une flûte, ce qui la mit de bonne humeur. Un groupe de jeunes marchait sur les pas du musicien. La mélodie donnait envie de le rejoindre, mais elle avait autre chose à faire. Elle passa également devant une sorte de zoo à ciel ouvert qui lui fit un peu mal au cœur, bien que l’endroit soit assez agréable pour les humains.
Tout à coup, elle déboucha sur une route goudronnée. Rien ne l’avait préparée à ça. L’autre coté était boisé mais il n’y avait aucun chemin. Elle remonta prudemment vers ce qui lui semblait être la ville. Les voitures passaient à toute vitesse. Le premier signe de civilisation fut une cabane de jardin et un potager. Elle s’aperçut qu’elle entrait progressivement dans une zone d’habitat périphérique. Cela ressemblait à certains quartiers de Cork, mais aurait pu tout aussi bien être ailleurs. Ces endroits sont partout pareils. Même trottoirs délabrés sur lesquels traînent quelques personnes désœuvrées. Mêmes barrières de plastique blanc, qui surplombent de petits parapets, qui eux-mêmes encerclent des maisons sans couleurs. Malgré tout, on s’imagine facilement vivre ici pensa-t-elle. Ces deux amis rentrent-ils du gymnase où ils ont l’habitude d’aller ? Celui-là va-t-il chercher un DVD à la borne de location, après avoir commandé une pizza ? En tout cas c’est ici qu’elle vit la première mention du lieu où elle voulait aller. Après ça, ce fut aussi simple qu’un jeu de piste. Il lui suffisait de suivre les indications qui se succédaient.
Lorsqu’elle arriva, elle eut peur que ce ne fut pas ouvert. Le portail l’était, mais derrière la guérite était déserte, comme si l’on s’apprêtait à fermer. Elle s’avança prudemment et essaya de déchiffrer ce qui était inscrit en grosses lettres sur le mur. Cela lui restait complètement obscur. L’allemand avait cette particularité qu’il n’y avait pas un mot qu’elle pouvait rattacher au français, comme c’était le cas avec n’importe quelle langue latine. Plus loin, s’étendait ce qui ressemblait à un parc, avec cette grosse tour au premier plan, dont elle ne savait absolument pas à quoi elle servait. Et bien sur derrière, le monument. Le Völkerschlachtdenkmal, cette immense masse dont la silhouette écrasait tout ce qu’il y avait autour. Pour l’instant elle n’en voyait que la partie supérieure, mais cela suffisait pour en deviner l’ampleur, croyait-elle. C’est alors qu’elle rencontra les premières tombes. On avait fait un effort pour les individualiser, qu’elles ne soient pas noyées dans la masse. La stèle était le plus souvent à l’ombre d’un arbre, le long d’un chemin profondément mélancolique. Une pluie fine tomba doucement, presque timidement. Elle se promena, le regard songeur, son vélo à ses cotés. Elle déboucha sur une sorte de grande allée. Des centaines de tombes étaient alignées en deux rangées qui se tournaient le dos, toutes identiques, avec seulement un nom et deux dates. Elle lisait chacune d’entre elles. A l’autre bout, une statue de style hyperbolique représentant un homme en train de souffrir et une église, vraisemblablement plus ancienne. A mesure qu’elle avançait, elle aperçut un jeune homme qui se tenait debout sous la pluie et la regardait en souriant, mais elle avait envie d’être seule. Sans insister il s’éloigna, comme s’il devinait pourquoi elle était là. Lorsqu’elle arriva à la statue, elle remarqua une phrase gravée dont elle ne comprenait pas le sens, mais qui semblait faire référence aux victimes du nazisme et au peuple allemand. En effet la plupart des épitaphes étaient des noms à consonance germanique. Elle songea que pour avoir perpétué le plus grand des crimes, aucune nation ne pratiquait autant l’auto-flagellation. En effet, où étaient les monuments qui proclamaient avec autant d’emphase la culpabilité de ceux qui avaient provoqué la colonisation, le totalitarisme soviétique, l’utilisation de l’arme atomique ? En s’approchant d’un banc elle vit et un poème et c’était ce qu’il y avait de plus triste. La feuille avait été punaisée par quelqu’un sur le bois croulant. La fiche plastique n’avait pas pu empêcher quelques lettres de baver. Un moment elle imagina la personne qui avait ressenti ainsi le besoin de témoigner. Le dessin de l’en-tête représentait une colombe mais les mots n’exprimaient pour elle que l’indicible. Aller au parvis lui apprit seulement que la porte était fermée. Elle fit le tour du bâtiment mais les environs semblaient laissés à l’abandon. Elle entendait seulement le bruit provoqué par les turbines de conduits d’aération. Il y avait quelques constructions dont elle ignorait la fonction. Le lieu n’était clairement pas prévu pour accueillir du public. A la fin de son exploration elle découvrit un couple qui discutait, caché derrière les colonnes en béton. Comme ils ne l’avaient pas aperçu, elle ne voulut pas les déranger et fit demi-tour. Elle parvint vers les tombes et déambula parmi elles. Elle comprit bien vite qu’elle ne trouverait pas facilement celle de son grand-père. Il avait été incarcéré par le régime nazi comme opposant politique et était sans doute mort en prison. Sa mère, qui avait vécu presque toute sa vie en France, essayait d’oublier ce passé. Aussi lorsque Julie avait appris qu’il était enterré dans ce cimetière et voulut y aller, ses parents n’avaient pas compris mais n’avaient pas non plus posé de questions. Alors qu’elle lisait l’un après l’autre le nom de tout ces inconnus, elle résolut de ne plus le chercher, mais l’essentiel était d’être venue.
Elle se dirigea vers le monument en espérant qu’il y eu une sortie dans cette direction. Plus elle avançait et mieux elle distinguait l’énorme dôme en forme de cloche soutenu par des chevaliers tout autour, dont la tête et le torse semblaient surgir de la forêt de là où elle se trouvait. Le cimetière aurait pu être un endroit agréable si on l’avait voulu. Des bancs étaient posés régulièrement, les fleurs avaient été arrosées récemment, bien qu’il n’y eu personne. Seulement demeurait cette étrange sensation d’oppression. En tout cas c’était un lieu propice au recueillement, arrangé avec un sens parfait de la mise en scène. Il y avait bien effectivement une sortie, qui la menait exactement là où elle le voulait. A mesure qu’elle s’en approchait, le monument paraissait de plus en plus gigantesque. Elle l’abordait pourtant par l’angle le moins impressionnant et elle était trop près, comme si elle le découvrait par les coulisses. A un moment donné elle se demanda si c’était une blague. Que quelqu’un ait pu faire réaliser quelque chose d’aussi monstrueux, à la fois forçait le respect et paraissait grotesque. C’était la même dramaturgie qu’auparavant, sauf qu’en plus d’évoquer l’aspect tragique de la guerre, elle célébrait une victoire. Il s’en dégageait un incroyable sentiment de puissance, mais en même temps on ne pouvait s’ôter de l’idée que l’architecte s’était trompé d’échelle. Elle ne connaissait pas les dimensions, mais à coté la « machine à écrire » paraissait être une coquetterie et non pas une faute de goût, comme la considéraient la majorité des romains. Elle s’éloigna et une fois descendue les escaliers, longea le bassin en vélo. C’était de là qu’il était prévu de l’observer. Le spectateur devait le découvrir dans toute sa splendeur en arrivant, puis le voir grandir au fur et à mesure qu’il approchait. De loin, il semblait d’ailleurs moins disproportionné, même si les quelques personnes que l’on voyait, minuscule près de ce qui devait être l’entrée, le rendaient encore plus imposant.
Elle lui jeta un dernier regard et lui tourna résolument le dos. Une ligne de tram l’attendait fort à propos en bas de la colline où elle se trouvait. Après tout, des gens devaient bien le visiter de temps en temps. La pluie avait laissé place à un temps de plus en plus désagréable, fait de crachin et de vent. Elle ne songeait plus qu’à rentrer. Elle essaya d’acheter un billet à une machine, sans succès, puis demanda de l’aide à une vieille dame qui ne comprenait pas l’anglais. Finalement elle se résolut à attendre sans ticket, puis se rendit compte au bout de dix minutes qu’elle s’était trompée d’arrêt, lorsqu’elle vit sont tram passer dans l’autre direction. Elle attendit de nouveau, trop fatiguée pour s’énerver. A l’intérieur, elle surveillait sans cesse à la fenêtre, pour voir si un contrôleur allait entrer. Finalement, après une traversée qui lui parut interminable, elle arriva près de là où elle était hébergée.
Elle pénétra dans la cour par un autre coté et pour la première fois remarqua les portails qui en ornaient l’entrée. Ils étaient en fer, attaqués par la rouille et évoquaient un improbable croisement entre Jean Tinguely et les cathédrales gothiques. Plus loin, un trône hérissé d’éléments coupants, tel que la lame circulaire d’une scie électrique, provoquait un sentiment désagréable à la seule idée de s’y asseoir. Elle rentra dans l’appartement et découvrit un mot laissé par Lucy, qui l’invitait à les rejoindre ce soir, dans un bar de l’autre coté de la rue. Elle demeurait songeuse et regarda distraitement par la fenêtre. La pluie avait désormais complètement cessé et ses pensées vagabondaient, comme ces nuages qui continuaient de lui cacher le ciel.
Il s’agissait là aussi d’un lieu associatif, qu’elle trouva sans problème après être passée devant le « free shop ». Quelques fumeurs à l’entrée, terminaient leur bière à la lueur d’un lampadaire. A l’intérieur, on pouvait y manger pour une bouchée de pain. L’ambiance y était celle de tous les squats : meubles récupérés, décoration créative… Comme un grenier qui aurait été aménagé par des adolescents. A peine eut-elle fini son repas qu’elle s’intégra sans difficulté. Les gens étaient curieux à propos des étrangers. Il y avait là deux suédoise qui parlaient français et dont on ne savait pas trop ce qu’elles foutaient là, une fille qui ne tenait pas l’alcool mais qui participait tout de même à un tournoi de fléchettes… Tout le monde lui posait des questions et bien vite elle se retrouva à boire des shooters que lui offrait l’un des membres du groupe. C’était une boisson verte qui s’appelait « foofi » et ne goûtait pas vraiment l’alcool. Lui, avait une barbichette et de petites lunettes qui contrastaient avec l’endroit où il vivait. Bizarrement elle ne savait pas vraiment s’il la draguait, mais n’en n’avait pas grande chose à faire. Finalement le bar ferma et ils se retrouvèrent dehors. Certains finissaient leur bouteille au goulot et en levant la tête apercevaient les étoiles. Pour ne pas terminer la soirée de cette manière, elle décida de les suivre à travers un terrain vague. Elle n’avait aucune idée d’où ils allaient, mais ce qui était sur c’est que la fête continuait.
Ils s’introduisirent dans une impasse au bout de laquelle brillait une lumière. En s’approchant, elle aperçut des tables qui traînaient là et quelques cercueils de bière. Ils rentrèrent dans un immeuble par ce qui semblait être la sortie de secours et commencèrent l’ascension des escaliers. C’était au troisième ou au quatrième étage, mais elle ne savait plus très bien qui suivait qui et il y avait de l’électricité dans l’air. Enfin ils arrivèrent dans une sorte de bar minable où il n’y avait que des mecs et personne ne dansait. Ils reprirent tous à boire et à partir de là elle ne se souvint plus de rien. D’une partie de baby-foot abandonnée peut être. Et que lorsqu’elle voulut aller aux toilettes, elle trouva le tchèque qui avait baissé sa salopette et laissé la porte grande ouverte. Après quoi elle s’étendit sur un canapé. On la retrouva endormie lorsque tout le monde s’en alla. Elle rentra avec eux, toujours à moitié dans son sommeil, mais les sens beaucoup plus aiguisés qu’auparavant. Les autres, du moins ceux qui restaient, avaient décidé de dormir à l’appartement. Une fois la porte passée, ils se répartirent, seuls ou en groupe, vers les différents matelas disséminés dans la pièce. Alors qu’elle allait se coucher, l’allemand s’approcha pour lui dire au revoir et l’embrassa. C’était un baiser furtif et humide sur la lèvre supérieure. A vrai dire ils s’étaient regardés et elle l’avait laissé faire. Puis il avait fait demi-tour et elle n’avait pas tardé à sombrer dans les bras de Morphée.
C’est curieux comme le fait d’être sur le point de quitter un endroit nous donne parfois envie d’y rester. On imagine alors tout ce que l’on aurait pu y faire, on maudit le temps perdu et l’on voudrait bien pouvoir y profiter encore un peu du soleil. Le lendemain donc, elle se leva et rejoignit les autres au petit-déjeuner. L’ambiance y était celle des matins difficiles, mais peu à peu les langues se déliaient. Une timidité nouvelle s’était instaurée et certains de ceux qui avaient passé la soirée ensemble faisaient à nouveau connaissance. Elle-même remarqua des gens qui lui faisaient des sourires et dont elle n’avait pas souvenir. Enfin elle dut faire ses adieux et il lui fut plus difficile que prévu de quitter ce groupe composé d’inconnus. En traversant la cour, elle ne put s’empêcher de regarder une dernière fois derrière elle. La balançoire, les vélos recyclés posés contre un mur, les étranges statues, tout semblait tout à coup plus réel. Tout rappelait aussi un lieu et un mode de vie qui continuerait sans elle. Pour preuve, les voix qui passaient par la fenêtre de la cuisine. Elle se retourna et avança de nouveau. Le sac sur son dos lui donnait des frissons et une poussée d’adrénaline. Elle prit le tram, puis flâna un peu en ville. Elle reconnut des lieux qu’elle avait vus seulement la veille et en aperçut d’autres qu’elle regretta de ne pas avoir le temps d’explorer. Enfin elle découvrit la gare avec moins de sentiment d’inquiétante étrangeté que lorsqu’elle avait débarqué. Et lorsqu’elle vit les quais s’éloigner, elle ne savait toujours pas réellement pourquoi elle était venue, mais elle n’avait dans le cœur ni remord ni regret.