L’écrivain

« Ma première erreur fut peut être de ne pas l’avoir suppliée. De ne pas avoir voulu me mettre à genoux devant une femme qui n’attendait que cela… » Il s’arrêta, chiffonna la feuille et l’envoya à travers la pièce comme les autres. Excédé, il se leva pour aller se chercher un verre de lait. Il avait hérité de ce petit appartement dans un quartier d’Angers de son grand-père et il y vivait depuis qu’il était rentré. Après son long voyage, revenir dans la région était comme enfiler un vêtement qu’il portait quand il était petit. Il s’y sentait étriqué. Il avait bien essayé de s’imaginer comme un étranger, ce qu’il était presque devenu, pour retrouver sa curiosité naturelle, mais cela n’avait pas marché. Il n’y avait pas l’envie. Le verre en main, il revint s’asseoir et jeta sur son intérieur un coup d’œil morose. Dans le silence obsédant, le bruit du frigo devenait presque assourdissant. Un liquide doux et rafraichissant lui parcourut le gosier. Il avait redécouvert cette sensation par hasard une nuit d’insomnie. Il n’avait pas l’habitude de boire du lait et cela avait été une révélation, qu’il essayait désormais de reproduire. Il se nourrissait maintenant de tout petits riens.

Il se rapprocha de la fenêtre et contempla la nuit à l’extérieur. Bien qu’il s’agisse de double-vitrage il ressentait le froid sur son front. Un lampadaire isolé éclairait le passage, plus loin était allumée la station-service ouverte sept jours sur sept. Il se rappela la fille croisée dans la rue et qui parlait au téléphone : « Oh tu sais, on n’est pas obligé de faire la fête au réveillon ». Cela lui fit de la peine car il pensait à ses parents qui regarderaient probablement les émissions à la télévision, mais en même temps il trouvait cela courageux. Il revint s’asseoir à la table et essaya d’écrire. Jamais les mots ne lui étaient venus aussi difficilement. Il aimait comparer cela au tir de l’archer zen : il suffisait de le vouloir pour que cela échoue. Pourtant, lui qui n’y croyait pas, n’avait rien trouvé de mieux pour peupler le vide entre les murs de sa cuisine. Il se demanda un instant si les gens grandissaient vraiment un jour, où si c’était les circonstances qui les obligeaient à se comporter différemment. Bien sur, depuis son enfance il avait développé de nombreuses compétences et une certaine maturité qui le faisait parfois regarder les plus jeunes avec étonnement, mais il sentait que cela s’était « ajouté » à sa personnalité et qu’à l’intérieur il était toujours le même.

Quelques heures plus tard il se réveilla la bouche sèche, la joue contre la table. Il avait bavé dans son sommeil et l’encre formait de petits pâtés sur son poème. L’aiguille de l’horloge trottait toujours aussi obstinément. Elle ne l’avait pas attendu pendant ce temps-là, si bien que la nuit était déjà bien avancée. Il hésita sur ce qu’il devait faire et décida, oui, qu’un café ne lui ferait pas de mal. Bien sur il aurait pu sortir, mais maintenant à quoi bon ? Pendant que le percolateur faisait son travail il replongea dans ses réflexions. Elles l’amenèrent à se pencher sur un abyme. Chaque seconde permettait à l’Homme une infinité de possibilités, ce dont très peu avaient conscience, car il serait impossible de vivre en remettant sans cesse ses choix en question. Celui qui avait une famille, un travail, un logement, pouvait les quitter à chaque instant. Qui habitait une ville, en choisir une autre, ou bien changer de religion. Tandis qu’il portait le café chaud à ses lèvres, il se demanda quelles auraient pu être ses autres décisions. Il regretta amèrement un instant, une fille pour qui il n’était plus rien depuis longtemps, mais dont il avait pu être l’homme de sa vie. Parfois il ressentait comme une présence à coté de lui et il avait envie de murmurer dans la nuit « Comment ça va ? » Toute sa vie avait été comme courir un cent mètres tout en se demandant s’il partait dans la bonne direction. Il n’avait trouvé aucune réponse à ses questions et c’est pourquoi il vit le jour pointer avec une certaine inquiétude.