L’appartement était grand, bien meublé. Il y avait là une cuisine moderne affublée d’un bar américain très tendance, un grand écran avec son installation vidéo complète, et même un de ces fauteuils en forme d’œuf dont le design avait fait fureur il y a de ça plusieurs années. On entendait la pluie tomber faiblement sur le toit, rumeur ponctuée épisodiquement de sanglots. Une enfant de dix-huit ans était en pleurs sur le long canapé en forme de « L » recouvert de cuir blanc. En la voyant, on pouvait douter qu’elle habitait vraiment à cet endroit, mais elle n’était que la copine du propriétaire qui avait choisi chaque élément de la décoration avec soin, et l’avait placée en son centre comme la pièce maîtresse de sa collection de figurines. Les cheveux ébouriffés, elle serrait le bas de sa robe en fleurs. Un exercice de théâtre l’avait obligée à se plonger en elle, provoquant le désastre. Elle se leva et trottina sur ses bottines vers la fenêtre. La lumière d’hiver passait à travers les stores importés du Japon qu’elle n’osait pas toucher. Elle regarda dans la rue : quelques passants sur le trottoir mouillé. Comme le soleil déclinait, elle s’aperçut qu’il se faisait tard et passa dans la chambre avec jacuzzi. Là elle entreprit de se faire belle, même si elle pensait qu’elle n’y arriverait jamais. Elle enfila sa robe de princesse en sautillant pour mettre chaque chose à sa place. Puis elle se posta devant le miroir et se regarda d’un œil critique. Pour elle, c’était toujours la même gamine qui l’observait de son œil mutin. Elle ne pouvait pas ne pas remarquer une certaine finesse de ses traits, mais se considérait seulement comme mignonne. Elle arrangea tout de même ses cheveux pour mettre en valeur son visage et feinta un sourire. Le secret de son charme venait du fait qu’elle n’était jamais naturelle. Enfin elle fit des grimaces à la glace, prit son manteau et partit en courant.
Bien qu’il fût pile à l’heure, il ne s’étonna pas de ne pas la voir. Elle arrivait tout le temps en retard. Il prit son billet du professeur et attendit avec les autres élèves. La plupart étaient sur leur trente et un, suivant les consignes, et ressemblaient à de petits adultes habillés trop vieux jeu. Lorsqu’elle apparut il la trouva resplendissante. Elle n’avait jamais été aussi belle dans sa longue robe blanche de dentelle et on la lui aurait amenée ainsi à l’autel, il n’aurait pas pu être plus heureux. Elle était accompagnée de son ami, un bulgare aux mœurs bizarres et aux manières de majordome, qui semblait déjà prêt au rôle de garçon d’honneur. « Ça va ? » lui demanda-t-il un peu maladroit, alors qu’elle montait les marches du perron. « Pas trop » fut sa seule réponse glissée dans un souffle. Après quoi elle réussit l’exploit de ne pas se trouver face à lui avant le début du spectacle. C’était un opéra grotesque et bouffon, comme ils le sont peut être un peu tous. Le public était aux anges. Il était mal placé et ne voyait pas le texte mais il n’en avait cure. Le hasard des billets avait fait que de là où il était, il pouvait l’observer de trois-quarts illuminer toute la pièce. Même les vocalises des chanteurs n’arrivaient pas à lui faire détourner les yeux. Elle l’avait sûrement remarqué, mais faisait semblant de ne se rendre compte de rien et n’adressait la parole qu’à son garde du corps, qui servait au moins à cela.
Pendant l’entracte, ils se croisèrent à plusieurs reprises mais elle évitait son regard. Les autres s’étaient dispersés et conservaient les groupes qu’ils avaient formés, selon les affinités électives qu’eux-mêmes ne se connaissaient qu’entre eux. Le gratin riait à gorge déployée et dégustait un coca à cinq euros tout en palabrant sur le bon goût de la mise en scène. C’est simple, c’était charmant. Quelques uns se regroupèrent autour du professeur qui leur disait ce qu’il fallait penser. Là, il la vit sourire comme une jeune première et lui répondre sans le regarder directement, comme si tout était normal. Après quoi elle s’éloigna et déambula seule dans la foule. Il fit de même et la croisa à plusieurs reprises, guettant la faveur d’un regard pour lui adresser la parole, mais elle refusa obstinément de le lui accorder, longeant même les murs lorsqu’il le fallait. Il hésita un moment à la coincer pour lui demander des explications, comme on lui avait une fois conseillé de le faire, mais la confrontation n’était pas son fort, à elle comme à lui. Il savait pertinemment qu’elle se contenterait de l’ignorer, voir se sentirait agressée. Et il était trop fier pour la supplier… du moins si elle ne voulait pas de lui. C’était une expérience qu’il ne se sentait pas prêt à recommencer.
Enfin la rumeur courut qu’on reprenait. Elle en profita pour s’envoler et il n’essaya même pas de la rattraper. Le beau monde se mit en branle. Tandis qu’ils s’acheminaient chacun vers leur place, lui, déjà dans son fauteuil, essayait de se convaincre qu’il acceptait sa défaite avec le sourire, même si celui-ci était un peu crispé. Il espérait que son voisin ne s’apercevrait pas de son trouble et que si c’était le cas, il le mettrait sur le compte de la pièce. Celle-ci devenait justement mélodramatique à souhait. L’histoire se déroulait maintenant dans une cuisine, que le régisseur dans son génie, avait décidé de reconstituer intégralement. Malgré tout, ses sentiments s’accordaient avec ceux de la scène et il en eut par instants les larmes aux yeux. Une fois que le public eut fini d’applaudir, sa première pensée fut de conserver sa dignité, mais il ne put s’empêcher de lui laisser la possibilité de revenir. Combien de fois en effet, ne l’avait elle pas snobé toute la soirée, comme la Vénus de Baudelaire, pour finir par se rapprocher ? Mais ce temps là était passé. Il essaya de se consoler auprès des autres mais il ne trouva nul réconfort. Il ne pouvait leur en vouloir de ne pas se rendre compte de ce qui se passait, comme ils n’auraient pu lui reprocher de faire partie d’un autre monde. Tout au plus l’aidaient-ils, par des signaux implicites, à lui rappeler qu’il faisait encore partie de l’humanité.
Cela se termina de la manière dont cela avait commencé, sur le perron. Les discussions des spectateurs tiraient en longueur et faisaient durer leur dernière cigarette. Plutôt que de la suivre, il préféra s’en aller le premier, même s’il savait qu’ils prendraient la même direction. Il partit sans savoir à qui dire au revoir, ni comment, dans la confusion. Une fois seul, il s’autorisa enfin à la mélancolie, mais refusa de se laisser abattre. Il savait qu’il avait faim, même s’il n’avait pas d’appétit et se dirigea vers une friterie encore ouverte. Il était difficile de ne pas y penser, mais au moins il pouvait faire semblant. Alors qu’il attendait, il la vit à travers la porte avec son ami. Elle ne semblait pas l’avoir remarqué, ni même penser à lui. Il hésita à lui envoyer un texto, puis renonça.